The Smashing Pumpkins

Siva

Siva

 Label :     Caroline 
 Sortie :    août 1991 
 Format :  Single / CD  Vinyle   

Pour rêver et planer, rien de mieux que les bonnes vieilles chansons des Smashing Pumpkins.
Car les citrouilles ont toujours excellé dans le domaine du psychédélisme, les exemples les plus significatifs en la matière trouvent leur source dans les débuts du groupe. A l'époque, Billy avait les cheveux longs, D'Arcy portait des fringues entre grunge et hippie, James s'habillait en fille et Jimmy avait les coupes les plus immondes possibles : tous chérissait une attitude et une approche de la musique beaucoup plus sensorielles et émotives que la plupart de leur contemporain.
Portées par les textes cryptiques de Billy, sombres et torturés, la musique des débuts, et que peu connaissent en réalité, se faisait la plus sincère et la plus proche des aspirations évanescentes de son auteur : cajoleuse, tapageuse, onirique, capable de se suspendre et de s'étirer en de longs moments boueux et étranges, emportés sur la vague d'arias qui sentait bon la psychotropie musicale. Ce son est d'autant plus admirable qu'il s'ajoute à un univers bien particulier, entre séance stone et supplique allumée.
L'adjectif qui serait le plus adéquat pour décrire la musique des Smashing Pumpkins à l'époque de Gish, doit sans doute figurer parmi le chant lexical de souterrain. De manière à se référer à quelque chose de sombre, de sale, de poussiéreux, de sismique et de profond.
Chaque instrument garde en lui une valeur intrinsèque presque mystique : la batterie, ronde et chaude, ne cognant que les caisses, sonne de manière assourdissante, tandis que la basse, très en avant et accordée très bas résonne dans les oreilles. L'effet transcendantal se sublime par une dimension mystérieuse, teintée d'un doux obscurantisme. Le soleil n'est pas présent ici, brouillé par une turbidité électrique. Si messe hippie il y avait, celle-ci se ferait de nuit, ou mieux dans une cave. Lorsqu'on rentre dans une telle écoute, religieuse, concentrée, on sait qu'on n'en ressortira jamais tout à fait indemne, car le voyage est long, les dimensions explorées nombreuses et les sensations éprouvées immensément relaxantes, sensationnelles et ébouriffantes.
"Window Paine" est calqué au mieux sur cet esprit énigmatique, sorte d'arcane réservé aux allumés les plus extravagants. On a tout simplement du mal à revenir d'un tel voyage : on nage en plein trip musical, lourd et enfumé. Appuyé par une basse tout bonnement répugnante de percussion et d'intensité, le climat s'enfonce petit à petit dans le ténébreux : démarrant par des slides fantomatiques puis un tempo lent et soutenu par quelques notes de guitares, "Window Paine" se laisse trainer. Le chant de Billy Corgan se fait ensorcelant, faisant couler les mots plus que les appuyer, par pure nonchalance et dérobade psychotrope. Dans cette atmosphère obscure et fumeuse, le ton monte progressivement et un crescendo s'installe pernicieusement, sans accélérer une seule seconde le rythme. Jimmy ménage de moins en moins ses coups. Des éclairs de guitares à filer le frisson, viennent soutenir les propos de Billy, qui acquièrent alors une dimension supplémentaire, surtout lorsque les coups sont martelés.
Puis alors les distorsions rentrent et Billy force sa voix, rugit, miaule, sort les dents : "What are you coming to stripped down to the bone? Laughing, living". Le ton est intense. Un "all alone" lâché puis la batterie se lance dans un roulement de caisse presque martial, qui vont devenir de plus en plus rapide, en même temps qu'un solo se lance dans des arabesques de plus en plus folle. Une distorsion et on croit que c'est fini.
Mais Billy reprend, a capella. Le silence autour de lui est flippant. Mais le jeu tout en perte et fracas reprend de plus belle pour une explosion noisy et tapageuse du plus bel effet. Les multiples arrêts et reprises finiront d'achever l'auditeur, renversé par cette musique si violente et si belle à la fois. Ayant perdu tout repère, on plane très loin.
Le rock des Smashing Pumpkins choque et percute, il donne le tournis, on ne sait plus où donner de la tête ! Le riff d'intro de "Siva" se fait lancinant, entêtant même puisqu'il est répété deux fois par deux guitares différentes, et ne s'arrête jamais vu qu'il est sous mode saturé. Les paroles de Billy trouve résonance dans ce qu'on éprouve nous-même : "I spin off and lose my head". Sa voix est mordante, nasale et grave à souhait, elle se joue des nuances de manière subtile. A peine trente secondes, à essayer d'émerger au milieu de ce brouhaha de guitares noisy, et de ce tempo de folie, frappant, massacrant les caisses comme jamais, sans suivre un rythme répétitif, que déjà survient un solo de guitare : crispant, tourbillonnant, il donne le ton. Ce sera clair : pas question de s'endormir ; le chemin suivi aura des allures de montagnes russes, de labyrinthe caverneux, avec ses chausses trappes, ses raccourcis et ses brusques glissades. Pas de refrain, mais beaucoup d'éléments lancinant, pas de ritournelle, mais une structure en tiroir, une mélodie en amenant une autre dans une fluidité psychédélique inouïe. Billy reprend et Billy s'énerve. Il s'impatiente : "I just want to get there faster". Une distorsion puis c'est la déferlante : tous le monde s'énerve, Jimmy frappe comme un bourrin, James fait crisser ses cordes tandis que Billy scande de manière répétée et laconique : "I don't live – I inhale. I don't give – I unveil". Définitivement culte. Ceux qui ont entendu ces mots, les gardent à jamais.
Quelques roulements de caisses puis tout s'arrête.
Tout à coup il ne reste plus qu'une toute petite guitare gentillette, une batterie émoussée puis la voix, devenue toute douce pour l'occasion, de Billy, susurrant des paroles sibyllines et lourdes de sens : "Sprinkle all my kisses on your head. Stars follow wishes fill your bed. She said, "I'm dead"". Interrogation métaphysique sur la mort, le vide et les sensations. A ce niveau là, où tout à coup tout se suspend, prend une pause, se calme et baisse d'un ton, on navigue en pleine transe. Si la musique des citrouilles apparaît souterraine et qu'elle ne fait que creuser, alors ce passage là équivaut à une caverne gigantesque, à la Jules Verne, remplie d'un océan dont les vagues apaisantes se refléteraient sur les parois nacrées, en une théorie de la Terre Creuse onirique et qui laisse songeur.
Mais à peine le temps de souffler, se perdre, que quelques secondes plus tard à peine, des cymbales frappées puis c'est reparti pour un tour, dont la violence n'a d'égal que la maîtrise à laquelle elle est exécutée. Un solo magique et distordu, des suspensions batterie / guitare qui se répondent puis soudain, à nouveau, le calme, la lenteur. La basse passe au premier plan, rampante et suintante, les caisses sont touchées avec parcimonie et une guitare fait une timide apparition, distillant quelques notes comme ça, au compte-goutte. Dans une ambiance purement fantastique, au sens propre, Billy Corgan dispense ses dernières paroles de prêcheur lovecraftien avant l'explosion finale : "All this pain smothers me. Like a bomb that you can't see". Perdus dans ses pensées, alimentées par les doutes, il décrit avec une justesse sans pareille, l'état d'hébétude dans lequel il se trouve face aux injustices et au manque de sens en toute chose.
D'une mélancolie à couper le souffle (tout ceci se passe en quelques dizaines de secondes), ce passage doucereux achève l'auditeur et le décramponne définitivement de tout contact avec la réalité. Billy n'a qu'un seul regret : "I just want to get there faster". Que désire-t-il ? L'apaisement, la mort, la libération, la vérité, peu importe, ce qui compte c'est cet état de flottement dans lequel il (et nous avec) s'est immergé.
Silence.
Puis déflagration. En règle. Les mots se suspendent puis ça s'émiette de partout, ça cogne, ça crie, ça vocifère, ça tempête : on termine le morceau complètement sonné, chamboulé. On ne sait combien de temps a duré le morceau, quelques minutes ou plus, il y en avait trop : avec les Smashing Pumpkins, on oublie le temps, on oublie tout.
Le résultat d'un chaos sans cesse qui implique de multiples sensations. Car Billy sait une chose par contre : il est un être de ressenti. Et quand bien même tout autre réalité peut s'évaporer, il sait qu'il ne lui restera que cela. Gish est basé là-dessus : une quête, non pas d'un sens, mais d'un fait, d'une preuve d'existence, au travers la musique, ses turpitudes, ses déclencheurs, ses stimulants, qui pourraient faire naître une foule d'émotions. Le psychédélisme pour rentrer dans sa tête et y semer le bordel. Histoire de se convaincre si oui ou non "I don't live – I inhale".


Intemporel ! ! !   20/20
par Vic


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