The Smashing Pumpkins

Vieuphoria

Vieuphoria

 Label :     Virgin 
 Sortie :    mardi 10 décembre 2002 
 Format :  Live / DVD  VHS   

On a souvent comparé la trajectoire suivie par les Smashing Pumpkins à la chute de mégalomanes, à un groupe qui s'est auto-détruit à force de vouloir concilier esprit indépendant et grosses ventes, bref au mythe d'Icare. On a dit de Billy Corgan qu'il était trop fêlé pour mener à bien quoi que ce soit. A force de chercher à se comparer à Kurt Cobain, il avait fini par se brûler les ailes. De toutes manières, ce groupe de Chicago, c'était avant tout lui qui le menait à la baguette. Autoritaire, despote même, il imposait une vie rude aux autres membres, réduits à exécuter ses rêves les plus grandiloquent, plus casse-gueule que tape-à-l'œil.
Jusqu'au bout Billy Corgan et sa bande resteront mal compris. Billy disait lui-même qu'il souhaitait ne pas être un groupe comme les autres. Et puis finalement, filles, drogue, fric, ils ont fait tous les clichés qu'il était possible de réaliser.

Alors pourquoi les Smashing restent comme un élément incontournable du paysage rock des années 90 ?

Parce que ce groupe c'est beaucoup plus que ce qu'on en a dit. La formation américaine a réussit à imposer, non seulement leur son chaotique, inventif et psychédélique mais aussi leurs ambiances à forte tendance délirante, sensible et composé. L'univers poétique de Billy mêle prodigieusement grand effort de violence, trips hypnotiques, aux inspirations variées, et textes abscons, hautement symboliques et introspectifs.
Les citrouilles auront réussi aux cours d'albums essentiels à réunir dans leur musique tout un patchwork d'influences, plus ou moins revendiquées, pour en sortir un style unique et personnel. Sans doute parce qu'il est frappé par l'esprit du groupe, désirant expérimenter tous leurs aspirations et leur créativité jusqu'au bout. Ces musiciens, en plus d'être doués et immensément talentueux, sont aussi ouverts à tout. Les Smashing Pumpkins ne se réduisent à rien, ne se cantonnent pas à une étiquette et s'évertuent à explorer aux plus loin leur digression. S'associant, se complétant à merveille, D'Arcy, James Iha, Jimmy Chamberlain et Billy Corgan s'unissaient pour créer et toujours créer, contentant leurs imaginations prolifiques. Ne s'arrêtant jamais à des schémas éculés, le groupe était capable de basculer d'une texture à une autre, tantôt sombre, tantôt délicate. Le résultat est particulièrement confondant: le groupe sera responsable de tubes intemporels, immédiatement identifiables et d'albums uniques en leur genre, indispensables et réécoutables à l'infini. Définitivement insurpassables, il fait partie des plus grands, ceux qui n'ont plus rien à prouver et à qui on doit tout.
Les Smashing Pumpkins ont flirté avec la grandiloquence à force de conjuguer dans un maëlstrom dévastateur mélodies angoissées, jeu rageur et paroles désespérées ou mystique. Tout en splendeur et parfois en obscurité, leur jeu savait se faire doux comme incroyablement dévastateur. De vrais tickets pour des voyages planants. Une musique qui communique un bonheur fou à ceux qui se laissent accrocher.
Ils aimaient avant tout jouer et laisser parler leurs compositions à leur place, car il n'y a sans doute pas meilleurs vecteurs de leurs aspirations.

Et c'est en live que tout cela se ressent. Quand la fièvre monte, que les membres se lâchent et que les titres, pourtant décousu, constituent en réalité un tout cohérent, un monde bien unique et propre aux citrouilles.
D'ailleurs les concerts du groupe étaient réputés. On ne sait plus en faire des comme ça. D'une durée plus longue que la moyenne, ils étaient l'occasion de jouer les morceaux différemment, d'étirer le jeu à n'en plus finir en de grosses sessions jams et de se taper des délires sensationnels.
Des lives, il en existe pleins, de toutes les époques et tous en pirates. Le seul qui se trouve dans le commerce, c'est la cassette Vieuphoria. Rééditer en 2002 pour conclure le contrat avec Virgin, il ne fut pas réellement celui que les gens attendaient. Vieuphoria était à la base sorti en catimini en 1994 et resté culte. Il contenait surtout un assemblage de délires tout azimut. Il ne fut réédité en DVD qu'après la séparation de ce groupe légendaire, accompagné du CD "Earphoria", qui en constitue la BO. Avant tout destiné aux fans, le film est en réalité un témoignage idéal de que pouvait être l'essence des citrouilles.
On retrouve ainsi, pêle-mêle, et sans logique, des titres issus des sessions entre 91 et 94, pas forcément les plus connus, interprétés live à Barcelone ou à Londres, sessions sur MTV et morceaux inédits, comme "Pulezaar", rempli d'effet vidéo, rajoutant un côté pysché aveuglant, le tout entrecoupé de films, séances d'autographes, interview ou passage télé. A noter celui sur une chaîne nippone, où le groupe semble s'emmerder sec !
L'ensemble ne fait pas partie d'un tout cohérent. Et le son, pas vraiment de qualité.

Pourtant il regorge de merveilles. Déjà parce que tous les titres sont bons et qu'ils sont l'occasion de démontrer le songwriting sans pareil de Billy Corgan. Ensuite parce qu'il recouvre les débuts du groupe, où il se cherchait, tentait, expérimentait. A noter par exemple la surprenante version noisy de "Disarm" ou bien l'épique "I Am One", rallongé sur huit minutes. Comparé à des montagnes russes, les Smashing Pumpkins sont encore plus ébouriffants. Ils changent de climat rapidement, au gré de leurs humeurs. Capables d'exploser les amplis sur "Slunk" ou "Quiet", comme de jouer les équilibristes sur la corde sensible avec "Soma", véritable trip lunaire qui se termine sur une déflagration inouïe, les Smashing Pumpkins savaient parfaitement enchanter.
Le DVD est à l'image de ce que le groupe pouvait être à l'époque: complètement bariolé, multicolore et ultra kitch. Il faut voir les tenues du groupe, entre hippies et grunge. Les couleurs dominent outrageusement. Ça sent l'amateurisme et un certains goûts pour les enfantillages. Comme l'illustrent les déguisements de Butch Vig en studio ou bien le clip absurde de James, filmant son chien Bug dont il raffole. Mais ce qu'on retient surtout, ce sont ces salles de concert, cette foule immense, partout dans le monde, et cette énergie folle qui s'y transmet. En live, les Smashing Pumpkins, ça déménage et c'est le cas de le dire!

Support de l'esprit torturé de Billy Corgan, angoissé et mélancolique de nature, les chansons ne se bornent jamais à un seul chemin, fuyant sans cesse vers la tangente, pour mieux rebondir et exprimer toute la rage et la complexité de son inspiration. Mélange hétéroclite de préliminaires fougueux, juvéniles et criants de génie, les titres de ce recueil live sidèrent. La puissance du son est sidérante: il faut dire que les musiciens ne se ménagent pas. Un cocktail plein de panache, agrémenté de nonchalance, d'orgies glam-goth-heavy-new-wave-pysché etc... et d'une énergie sans comparaison. L'assemblage aboutit à des merveilles comme le culte "Today", à la mélodie inoubliable, ou bien à "Geek USA", morceau génial, déconstruit, passant d'un riff à un autre pour un trip hypnotique des plus jouissif. Et là où le groupe surprend, c'est lors de la réinterprétation de ses chansons les plus plombées au cours de sessions acoustiques. Guitares sèches à la main, baguettes de batterie émoussées, c'est là que les Smashing Pumpkins dévoilent leur face sensible et délicate pour mieux faire rejaillir la grâce mélodique de leur écriture hors-norme ("Cherub Rock, complètement transformé, ou "Mayonnaise", joué quelque part dans le monde). Car les citrouilles c'est plus qu'un gros groupe à grosses guitares. Et c'est là que se reconnaît le génie. Que ce soit noisy ou acoustiques, les mélodies sont pures et cristallines. Et elles charment immédiatement. On est vite emmené vers des contrées lointaines. C'est tout bonnement stupéfiant.
La voix de Billy, nasillarde à souhait et identifiable entre mille, file la chair de poule de plaisir, capable d'exprimer tout à la fois: rage, désespoir, finesse. Il est associé à jamais au jeu de D'Arcy, James et Jimmy, tout en bourdonnement, fureur et apesanteur.

On se revoit à cette époque, on vit presque les concerts, avec cette chaleur, cette tendresse presque que le groupe dégageait, en même temps que sa violence, son envie rebelle de s'ériger en contre-modèle. Refusant toutes étiquettes, Billy et les siens se faisaient aussi les chantres d'une certaines éthique, disparue aujourd'hui, qui refusait toute compromission et tout reniement de ses idéaux. Aspirant aux sommets musicaux, les Smashing Pumpkins communiquaient bien plus d'émotions que n'importe quel autre groupe. On vibrait avec eux, on communiait, on s'accommodait de leur frasque, on échangeait dynamisme, sourire comme angoisse.

A ces années-là, le groupe allait mal. Leur premier contrat avec Virgin et le succès de leur deuxième album, l'excellent Siamese Dream, étaient durs à gérer. D'autant que Billy Corgan, être névrosé à souhait, se refusait à se plier au jeu du mercantilisme. Refusant de se répéter, il exigeait des autres, et surtout de lui-même, de se renouveler encore et toujours, ce qui aboutissait aux chansons disparates et uniques, qu'on retrouve sur Vieuphoria. Mais, toujours pris d'angoisse et de désenchantement, le frontman des citrouilles était surtout en proie à un mal-être permanent. En dépression, au bord de la crise, il faillit saborder le groupe. D'autant que de leur côté James et D'Arcy se séparaient et que Jimmy sombrait dans l'alcool et la drogue, pour ne plus subir le joug de Billy. Le groupe était sur le point de se séparer et pourtant cela ne se voit pas sur le DVD ou se devine alors.
Tout simplement, parce que le dénominateur commun de ces individus étaient leur amour pour la musique. Cela les portait et les élevait vers les sommets. Et comme eux, on s'oublie et on se laisse gagner par l'euphorie (noter le jeu de mot avec le titre du DVD, qui n'est pas si innocent que ça), comme au cours de "Silverfuck", morceau fleuve immense et incroyable. Quinze minutes de riffs surpuissant, de textes violents et agressifs, coupées en leur milieu par un passage atmosphérique avant une reprise tout en tempête électrique, en cris et en fracas, qui se termine par une impro à n'en plus finir. Là les musiciens se libèrent, communient avec un public en transe et s'amusent, sortant pistolet laser en plastique. Bref, les Smashing Pumpkins connaissent les affres de la mélancolie. Trop intelligent et lucide pour supporter la complexité du monde, ils préfèrent retomber en enfance. S'adonner à la musique pour exprimer toute leur frustrations mais aussi leurs rêves qu'ils désirent beau.
Le groupe ne manque pas d'auto-dérision. Il sait prendre du recul sur lui-même et ne pas se prendre au sérieux. Ce que peu de gens aura véritablement saisi. Bien sûr, la musique des Smashing Pumpkins a su toujours être à la fois légère comme profonde, mais il s'agit avant tout d'un groupe d'amis. Qui prennent tout simplement du plaisir à jouer et à évoluer ensemble. A l'instar des mini-vidéos qui les montrent dans une fausse séance de thérapie, pleine de 2e degré et de private-joke. L'occasion pour beaucoup de les voir évoluer dans d'autres contextes, footage, sessions inédites, tournées, afin de les découvrir sous un jour différent. Et de comprendre l'ordinaire de ce groupe, pas si ordinaire que ça.

Cette fraîcheur, cette candeur cachée, est contagieuse. Elle se colle tout à fait à la complexité des individus. Les membres de Chicago sont ni tout blanc, ni tout noir, ils sont terriblement humains, avec leur qualité et leur défaut. On ne peut que se prendre d'affection pour eux. D'autant que ce sont eux qui sont à l'origine de cette musique culte qui nous aura accompagné tout au long des années 90. Cette musique culte qui aura été pour certains la bande son de souvenirs inoubliables de jeunesse. Beaucoup auront grandi avec les Smashing Pumpkins. Découvert le rock bien sûr mais bien autres choses aussi... Les Smashing Pumpkins, c'est une affaire personnelle...
Et lorsque le DVD prend fin avec des images d'archives, sur fond de feedback et autres distorsions interminables (l'instrumental "Why I'm So Tired" dure plus de quinze minutes), c'est le pincement au cœur. Même sans paroles, juste avec des saturations à n'en plus finir, c'est le déchirement. On en veut plus les quitter. On se sent irrémédiablement nostalgiques. Les Smashing Pumpkins nous manque irrémédiablement. Et on pleure. Vraiment. On ne peut pas s'en empêcher. C'est-à-dire qu'on a vécu tant de choses avec eux. On les regrette tant !
Alors avant que ça finisse, on voudrait juste leur dire: "merci !".


Intemporel ! ! !   20/20
par Vic


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