John Zorn

Godard Spillane

Godard Spillane

 Label :     Tzadik 
 Sortie :    mardi 20 juillet 1999 
 Format :  Compilation / CD   

"J'ai une machine pour voir qui s'appelle les yeux, pour entendre, les oreilles, pour parler, la bouche, j'ai l'impression que c'est des machines séparées, y a pas d'unité, je devrais avoir l'impression d'être unique, j'ai l'impression d'être plusieurs."
Ma chronique de ce Godard Spillane de John Zorn pourrait s'arrêter sur ces quelques mots servant d'incipit à l'album, mais je me sens néanmoins obligé d'en dire plus. Obligé de dire qu'il s'agit d'une réédition datant de 1999 de trois titres ("Godard", "Spillane", "Blues Noel") enregistrés entre 1985 et 1987 puis exhumés par Tzadik. Obligé de dire que vingt ans plus tôt, Zorn s'entourait déjà de la fine fleur musicale et que l'on retrouve sur ces enregistrements les incontournables Anthony Coleman, Bill Frisell, Fred Frith ou encore Ikue Mori. Obligé de reconnaître qu'une fois encore, face à un album de Zorn, les mots me manquent.
Déjà, tentons une approche stylistique. Doit-on parler de musique contemporaine ? De musique savante ? D'un collage génial de pièces sonores disparates mais s'imbriquant néanmoins les unes dans les autres, à l'image d'une partouze raffinée ? Le cinéaste Godard enfilant avec panache l'écrivain Spillane un soir de Noël sous le regard attendri du saxophoniste... En fait, les mots de Godard, repris par Zorn dans l'introduction, résument idéalement l'impression que fait cette œuvre sur l'auditeur. Les trois morceaux (puisqu'il faut bien se résoudre à les appeler ainsi) n'ont pas d'unité intrinsèque. Ils sont à la fois uniques et plusieurs, se nourrissent de tout pour, au final, ne ressembler à rien de connu (bien que chez Zorn, un tel constat soit un pléonasme) et les cassures ou autres changements d'ambiance sont si nombreux qu'un chat n'y retrouverait pas ses petits. On peut aussi y perdre son latin.
Par exemple, à la neuvième minute du titre "Godard" (qui en compte dix-neuf), les musiciens passent en quelques secondes d'un discours en anglais copieusement applaudi à de la musique de cartoons pour enchaîner avec quelques notes de piano romantique, de l'accordéon façon kermesse, une musique m'évoquant la couronne d'Angleterre, quelques notes de théâtre Nô, des roulements de batterie désordonnés, une note traînante de guitare pour s'achever sur un rythme jazz fredonné en japonais. Du grand n'importe quoi ? C'est possible, mais cela est fait avec tellement de savoir-faire que l'on ne peut qu'être estomaqué par tant de créativité et de culture. De plus, "Godard" contient son lot de surprises, comme les deux extraits successifs de "J'aime Les Filles" et "69, Année Erotique" mettant en avant la connaissance et l'amour du New-Yorkais pour la culture française.
En fait, cette première composition est construite comme un triptyque: Le premier jour, le deuxième jour, le lendemain matin, mots prononcés, en français, par Zorn lui-même. Quoi qu'il en soit, en dépit de son aspect décousu, Zorn se fend d'un hommage au cinéaste français et le fait est suffisamment rare pour qu'il en soit remercié.
Mickey Spillane (1918 – 2006) est un romancier américain surtout connu pour la série "Mike Hammer" mais qui, au cours du vingtième siècle, a placé sept de ses romans parmi les dix meilleurs ventes aux Etats-Unis. Cela donne une idée de l'importance culturelle du personnage. Les vingt-cinq minutes de cette deuxième piste se veulent moins fourre-tout que "Godard." "Spillane" oscille entre morceaux de bravoure jazz ("à la papa" serais-je tenté d'ajouter car les délires free sont ici laissés de côté) et ambiances de films noirs américains. Musique hautement évocatrice, j'imagine des nuits pluvieuses passées à surveiller des couples adultères, des soirées accoudé au bar à siroter des whiskys en compagnie d'une blonde divine et mystérieuse en robe fuseau, fumant cigarette sur cigarette, moi sentant le chien mouillé, elle, les lilas...
Difficile de dire que "Spillane" est meilleur que "Godard" car ces deux titres ne relèvent pas des mêmes structures musicales ni des mêmes ambitions. Je dirais donc que ceux qui apprécient la face la plus jazz de Zorn devraient être comblés par "Spillane", alors que les plus expérimentaux d'entre nous trouveront en "Godard" de quoi se triturer la cervelle pour les années à venir. Les deux sont incomparables dans l'excellence.
Du coup, après s'être envoyé ces deux encyclopédies de la musique moderne, "Blues Noel" et ses six minutes fait figure de galéjade, un godet désaltérant que l'on s'envoie cul sec et sans rechigner. Mélangeant encore une fois le jazz dans toutes ses acceptions (genre dominant de l'album), ainsi que le blues, Zorn mixe avec une grande facilité l'héritage musical afro-américain, réussissant même à glisser de nouveau quelques paroles en français, dont un "joyeux Noël" incongru qui vient conclure cette tranche d'histoire musicale.
Au final, Godard Spillane s'avère être un album assez déconcertant car il ne propose que peu de prises à l'écoute du fait des innombrables cassures qui le parsèment. Pourtant, je me sens dans un premier temps étrangement flatté que ce musicien iconoclaste exprime ainsi son goût pour les artistes français (Dutronc, Birkin, Gainsbourg, Godard ente autres) et qu'il les fasse participer à son projet de déconstruction. Ensuite je remercie Zorn pour sa faculté à faire copuler les arts:
1) Cet album est une anthologie de la musique du siècle dernier.
2) Il me donne envie d'écouter Godard me parler de cinéma (je regarderai ses fils plus tard, faut pas pousser !) et d'actrices en noir et blanc aujourd'hui disparues.
3) Je dois absolument lire du Spillane.
Godard Spillane: Un des rares albums dont l'écoute donne envie d'apprendre.


Bon   15/20
par Arno Vice


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