Lou Reed

Paris [Salle Pleyell] - samedi 28 juin 2008

Il est 20h20, et l'attente est physiquement douloureuse. C'est un aboutissement, un rêve, c'est l'extase, le paradis, l'enfer qui m'attend. Lou Reed's Berlin. Impossible pour moi de réaliser.
Lorsque les lumières disparaissent et qu'un sosie américain de Jean Michel Ribes nous introduit la légende, mon cœur s'emballe et transpire. Eteignez vos portables. N'essayez pas de prendre des photos, Lou déteste ça. And now, Ladies & Gentlemen, Lou Reed's Berlin.

Sur scène, sous les applaudissements émus du public, apparaissent Fernando Saunders, bassiste, Steve Hunter, guitariste soliste rondouillard coiffé d'un bonnet, un guitariste acoustique, un batteur, une choriste, un type aux claviers, un orchestre de cuivres, un orchestre de corde, deux flûtistes, une chorale de gamines au teint pâle, et, vêtu d'un T-shirt marron caca et d'un pantalon comme seuls les dimanche peuvent les tolérer, Lou Reed, qui débarque en terrain conquit.

Lorsque les applaudissements s'évanouissent, une douche lumineuse éclaire les enfants et le guitariste acoustique grattant les trois accords de "Sad Song", dernier titre de Berlin. Sad song, sad song. Sad song, sad song, Fredonnent les chœurs, littéralement hantés. Ambiance. On entend alors ce qui semble être une fête d'anniversaire allemande, sortie tout droit des souvenirs amers de Jim, affalé dans un bar enfumé typiquement berlinois. Arpèges de piano nostalgique. De la voix définitivement blasée du Lou, Jim se rappelle : "It was very nice, oh honey it was paradise", conclut-il dans la tristesse. Silence religieux dans la salle, et moi j'ai déjà versé mes premières larmes. Berlin commence par la chanson éponyme.

Do, La mineur, Ré mineur, le ton se durcit. Le deuxième titre, "Lady Day", introduit l'électricité. Initialement un hommage à Billie Holliday, cette chanson décrit Caroline, cette femme enfant logeant dans une chambre d'hôtel, séduisant Jim alors qu'elle chante dans un bar. Steve Hunter s'en donne à cœur joie au solo, le batteur fait une superbe entrée en matière, la choriste fait des miracles, la fin du morceau est prodigieuse.

Retour au calme : c'est une guitare acoustique qui démarre la grande chanson sociale de Lou Reed, "Men Of Good Fortune". Elle oppose les hommes fortunés et les démunis, Berlin ouest et Berlin Est, Jim et Caroline. Sur le refrain, méchant à souhait, Lou Reed avoue se foutre royalement des inégalités sociales. Le final, une fois encore, est à couper le souffle.

"Caroline Says I" est, musicalement, la chanson la plus abordable de l'album. Rythmée et enjouée, le texte est pourtant grave : Jim est accroc à une Caroline qui le méprise, le trompe et l'humilie : "Caroline says i'm just a toy, she wants a man, not just a boy". Pour autant, Jim ne se résout pas à se passer d'elle. Une chanson qui a contribué à la réputation misogyne de Reed. La chorale accompagne magnifiquement le refrain "But still, she is my germanic queen".

"How do you think it feels ?" Quand tu es seul et sous speed ? Quand tu n'as pas dormis depuis 5 nuits ? Quand tout ce que tu es capable de dire c'est "si seulement j'avais un peu de cash"? Lou Reed ne va pas chercher bien loin pour décrire la décrépitude de Jim et sa toxicomanie sordide. Cette fois les cuivres rentrent dans le lard, Steve Hunter maltraite ses six cordes, et Reed himself se targue d'un solo de haute volée. L'improvisation qui suit le premier refrain est chaleureusement applaudie.

Déjà une demi-heure de concert, et la moitié des chansons de l'album Berlin a défilé. Bien sûr, je n'ai rien vu passer. Bien sûr, le meilleur est à venir.

Le sixième morceau est une très, très grosse claque. Fernando Saunders balance une ligne de basse minimaliste et hypnotique, la batterie est étrangement funky. "Tous tes soit disant potes te nourrissent avec des pilules". Jim est mal entouré. Après le premier refrain, Lou Reed, en bon dictateur qu'il est, impose une longue improvisation abrasive et destructrice en compagnie de Hunter qui semble ravi de l'initiative. La rythmique répétitive retourne le crâne et l'électricité triture le cerveau. Osons le dire, on est en plein Velvet Underground. Les cuivres prennent ensuite le relais, avant que tout ne disparaisse derrière le mono accord à la rage contenue de Lou, qui chante doucement cette phrase de Caroline : "Oh Jim, how could you treat me this way ?"

Histoire de reprendre notre souffle, un instrumental, absent sur l'album, accompagné des vocalises apaisantes. Le ton est mélancolique, Lou fait la gueule. Après un "Oh Jim" psychotique, le concert s'apprête à sombrer dans un climat cauchemardesque. Les quatre dernières chansons de Berlin sont terrifiantes. Sadisme et saleté au programme, d'une noirceur telle que cela flirte avec le grotesque, sans jamais vraiment tomber dedans. Accrochez vous.

"Caroline Says II". Arpèges de guitare acoustique. La voix de Lou à beau être fatiguée et ternie par les années, elle semble pourtant plus concernée que jamais. Et son investissement nous vaut même quelques fausses notes. Caroline, à genoux et blessée, camée et éreintée, demande à son Jim pourquoi il la frappe. Si la chanson est calme, les paroles n'en sont pas moins violentes. Le torchon brûle des deux côtés entre les deux âmes maudites. La chorale reprend le final "It's so cold in Alaska" comme des fantômes. Les applaudissements sont nourris mais sans commentaires.

"Caroline says II" n'a rien de comique, loin de là. Mais "The Kids" est si atroce que la plupart du commun des mortels ne peut pas comprendre qu'on puisse endurer cela avec plaisir. Les services sociaux enlèvent les enfants de Caroline sur des accords acoustiques nonchalants et une contrebasse grandiloquente. Parce qu'elle couche avec n'importe qui, parce qu'elle se défonce continuellement, parce que cette miserable rotten slut est incapable de dire non. Et le pont... 3 minutes de hurlements d'enfants qui braillent après leur mère. Les pleurs recouvrent le son des instruments, ce qui donne une sorte de BO de l'enfer. Lou termine la chanson seul à l'acoustique pour un dernier refrain, où Jim annonce qu'il est bien plus heureux depuis que les gosses ne sont plus là. Ambiance.

On grimpe encore d'un cran dans le glauque. Si, c'est possible. Ambiance lourde entretenue par une nappe harmonique fantomatique et des accords acoustiques délicats. Pour le coup, même Lou Reed a l'air touché. Sur le lit conjugal ("The Bed"), où les enfants ont été conçus, Caroline repose, les poignés ouverts. Jim l'observe, et comprend à peine ce qui se passe. La voix de Reed est carrément entrain de crever sur place. La chorale reprend magnifiquement les "oh oh" du sinistre refrain. Jim conclut que même s'il a des regrets, il est content que cela se termine ainsi. La chorale d'enfants termine la chanson par un condensé d'harmonies qui foutent la chair de poule. Des images s'incrustent dans le cerveau : l'âme damnée de Caroline est aspirée par l'au-delà. Le lit deux places aux draps beige foncé hanté par le fantôme d'une junkie suicidaire. Le public a la gorge nouée.

Place au duo de flutes de Sad song. Après un tel déluge d'immondices et de faits macabres, le son aérien de l'intro est rassurant. La contrebasse entre en jeu. Les cordes suivent. Puis la voix de Lou Reed. Jim referme son album photo. Il se rappelle de la beauté de Caroline. Dans un dernier sarcasme, il décide simplement de passer à autre chose. La guitare électrique déclenche le refrain déjà chanté au début du concert. Sad song... Sad song... Les voix enfantines des choristes sont bouleversantes. Pour la dernière et probablement plus belle chanson de Berlin, tous les musiciens sont requis. La montée en puissance finale fait carrément oublier la tristesse du propos. Tous ces sad song répétés sans relâche semblent nous dire "la vie continue". L'espoir est morose, mais il est bien là.

"Berlin... Il fallait que je fasse Berlin... Si je ne l'avais pas fais, je serai devenu fou. Tout le monde me disait "ne fais pas ça, tu vas te tuer". C'était de la folie de faire ça juste après un tube (ndlr : "Transformer") Mais enfin, tout était déjà écrit. Il fallait que ça sorte de ma tête, sinon j'explosais."

Standing ovation, bien sûr. Lou Reed présente ses musiciens, et applaudit particulièrement la chorale d'enfant. Il peut.

Des rappels, bien sûrs. Histoire de ne pas causer des multiples suicides dans le public, les titres choisis sont plus légers : tout d'abord un "Satellite Of Love", où Fernando Saunders parodie consciemment les chanteurs à voix, ce qui provoquera même un petit rire sardonique à Reed ! Voir Lou Reed se marrer, c'est pas donné à tout le monde. "Rock'n'roll" suit, une bonne vieille chanson du Velvet où Reed avouait son amour sans borne à la musique qu'il a contribué à inventer, et ceux sans aucun sarcasme ni cynisme ! Enfin, la dernière chanson qui m'est inconnue est une belle ballade amoureuse, et, même si on aurait aimé quelque chose de plus rafraichissant pour le final, on est tout de même content de n'avoir pas eu droit à une piteuse version de "Sweet Jane" démotivée comme dans le film de Schnabel (formidable, au demeurant).

Le public se lève une nouvelle fois pour des applaudissements nourris, alors qu'il devrait peut-être s'agenouiller. Lou se barre comme un voleur, conscient de l'effet qu'il a produit, et sûrement plus ravi que ce qu'il essaie de nous faire croire. Pas plus ravi que nous, en tout cas.


Exceptionnel ! !   19/20
par Helium


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