Kevin Morby

"Je voulais juste la liberté de créer le style de musique que je voulais" [mardi 11 avril 2017]

C'est dans le calme du salon d'un hôtel du 9ème arrondissement que nous avons eu le plaisir d'échanger quelques mots avec un Kevin Morby qui vient à peine d'émerger de sa sieste. Après quelques salutations d'usage, nous rentrons dans le vif du sujet.

Interview menée par Poplaboubou & Myfriendgoo



Poplaboubou : On a appris que tu n'étais pas venu à Paris uniquement pour faire la promotion de l'album, mais pour tourner quelque chose ?

Kevin Morby : Oui, un clip.

P : Pourquoi avoir choisi la ville de Paris ?

K : Parce que j'aime bien le réalisateur, Hugo, qui travaille pour La Blogothèque et j'apprécie la ville, qui a un côté très cinématographique.

P : Vous tournez dans un quartier particulier ?

K : Je ne peux pas te dire, je ne sais pas.

P : Tu as déjà collaboré avec la Blogothèque ?

K : Oui, j'ai déjà travaillé deux fois avec eux : une fois pour les soirées de poche et une seconde pour Les concerts à emporter



P : Nous étions présents lors de ta précédente performance à Paris (Vendredi 11 Novembre 2016 au Trabendo), et je pense qu'on est d'accord pour dire avec mon collègue que ce concert était vraiment particulier, entre l'élection de Donald Trump, ton hommage aux attentats de Paris et la mort de Léonard Cohen. Je ne sais pas ce que tu retiens de cette soirée mais je dois dire ça restera un de mes concerts préférés.

K : Merci. Pareil pour nous, ça a été un concert avec beaucoup d'émotion. Je pense que c'est un de mes concerts préférés. Je suis content que vous ayez apprécié.

Myfriendgoo : Avec Steve Gunn et Meg Baird en première partie, ça faisait une affiche cohérente. Comment s'est fait le choix du line-up ?

K : Meg était déjà en tournée avec moi. Mais Steve, il était dans le coin et ça a pu se faire. Et j'en suis plutôt content car c'est un ami.

P : C'était un coup de chance de vous voir ensemble, ça a bien fonctionné.

K : On a déjà tourné ensemble aux États-Unis, ça s'était bien passé.

P : Tu sembles être engagé politiquement, l'élection de Donald Trump semble t'avoir marqué. Sur ton album précédent Singing Saw, tu as écrit une chanson en hommage à Eric Garner.


Je ne sais pas si tu as le temps de suivre un peu les infos, les discours de haine se propagent plus ouvertement. D'ailleurs en France, nous avons également nos élections dans quelques semaines et nous vivons également une situation ou une candidate nationaliste pourrait être élue. Que penses-tu de la société dans laquelle nous évoluons ?


K : Je pense que les États-Unis sont vraiment très divisés, ça doit être a peu près du 50-50.
Je ne pense pas que tous les supporters de Trump sont forcément de mauvaises personne mais juste qu'ils sont égarés. J'espère qu'un jour quelque chose se produira qui fera en sorte de changer les codes de la politique, que les gens prendront plus de temps à réfléchir à leur choix, aux personnes qu’ils souhaitent comme représentants. Après je ne sais pas trop, je ne suis même pas sûr que Hillary Clinton aurait été une bonne dirigeante, mais elle aurait probablement fait mieux que Donald Trump. Je pense que ça aurait été un bon symbole d'avoir une femme à la Maison blanche, pour plusieurs raisons.
Après, je pense que beaucoup de politiciens, même ceux comme Obama qui ont donné une image positive des USA, et qui fait avancer la cause des afro-américains, font tout de même beaucoup de choses qui merdent et ce que j'espère c'est qu'après Donald Trump nous aurons une personne qui ne sera corrompue en aucune manière, ce qui est peut être impossible en politique mais bon... je crois que... j'ai un peu oublié la question (rires).

M : Écoutes-tu beaucoup de Country, je ressens ça un peu dans ta musique, en plus du folk ?

K : Oui parfaitement

M : En France, la country est parfois associée à des personnes conservatrices.

K : Je pense que la musique country commerciale d'aujourd'hui est conservatrice mais traditionnellement je ne pense pas tant que ça. C'est une bonne question. Je ne sais pas pour Hank Williams, Emmylou Harris, j'ai l'impression que ces gens ont été des libéraux mais c'est vrai que c'est une musique "blanche" qui vient d'États rednecks comme le Texas. Après je n’ai jamais pris le temps de réfléchir à leurs opinions politiques, sûrement parce que ce sont des artistes du passé. Pour un artiste actuel, je pense que j'aurais du mal à écouter sa musique si je savais qu'il était très conservateur.



P : Un artiste peut jouer une musique qui ne correspond pas à ses opinions.

M : Ou qu'un artiste peut avoir des opinions complètement différentes de ses fans.

K : Oui bien entendu, John Lennon a par exemple maltraité ses compagnes, il y a pas mal de choses qui sont souvent vite oubliées dans le rock, ce qui est une honte. En tout cas je ne pourrai pas écouter quelqu'un qui se dit supporter de Trump.

P : Tu as arrêté d'écouter des artistes qui se sont révélés du côté de Trump ?

K : Je ne pense pas que les artistes que j'écoute supportent Donald Trump.

P : En y réfléchissant, je ne pourrais pas dire si je connais un artiste qui a supporté Trump.

K : Tu écoutes des artistes qui ont voté Trump ?

P : Euh non, enfin je ne crois pas !

K : Ah OK (rire). Malheureusement la seule personne que je connaisse qui soutient Trump est le chanteur des Eagles Of Death Metal

P : Oui c'est vrai

K : C'est tellement bizarre qu'il soit supporter de Trump, c'est fou.

P : C'est vrai que c'est particulier. Quand il y a eu les attaques de Paris, c'était pendant un concert des EODM. Il a été érigé en icône, mais quelques semaines plus tard, les journalistes ont commencé à s'intéresser à sa personnalité.

M : Il a aussi eu quelques déclarations surprenantes en disant que si les parisiens avaient eu des armes à feu, les choses auraient été différentes. Ça a choqué les gens.

K : C'est vraiment dommage qu'il ait tenu ce genre de propos.

P : On a tout de même l'impression que parmi les artistes ses opinions sont minoritaires. Je ne me rappelle pas d'un concert après l'élection où l'artiste n'a pas eu un mot à dire sur Trump.

K : Oui je pense que c'est important et que ça nous poussera à nous diriger vers quelque chose de meilleur.

P : D'ailleurs c'est intéressant de noter que le concert devient dans ces moments une tribune où finalement un artiste peut partager son point de vue.

K : Oui je suis d'accord. Au départ j'étais plutôt contrarié d'être en tournée quand il a été élu, mais par la suite plutôt content d'avoir la chance d'avoir une plateforme ou j'ai pu dire aux gens "Nous représentons quelque chose d'autre". Au final ça a été une bonne chose.

P : En effet, comme je disais on sent qu'il y a beaucoup de tensions dans le monde, pas seulement aux États-Unis. C'est bien que les artistes aient ce type de discours et c'est une bonne chose que la musique soit un moyen de combattre ces tensions.

K : Exactement, c'est ce que je pense. La musique est importante dans ces moments-là. Vers quoi d'autre les gens peuvent-ils se tourner quand ils se sentent perdus ?

P : Tu as pris part à des mouvements citoyens ? Avec la chanson "I Have Been To The Mountain" par exemple ?

K : Non, pas vraiment. La chanson n'a pas été faite spécifiquement pour un mouvement.

M : Comment ressens-tu l'équilibre entre les mots et la musique ? Tu t'inspires d'artistes folk comme Bob Dylan et Leonard Cohen, et ta musique touche des gens qui ne parlent pas forcément anglais ?



K : Je ne sais pas, je ne sais pas pourquoi mais ça me plaît ! Je ne saurais pas l'expliquer.

P : Je t'ai vu jouer deux fois en solo, et deux fois dans un groupe, avec The Babies et avec Woods, et j'ai encore l'impression que tu es un peu embarrassé par ton succès ? Tu ne sembles pas très confiant sur scène, on dirait que tu te demandes d'où vient ton succès ?

K : Tu penses toujours ça, même après le concert de novembre ?

P : Non, comme je le disais, celui-là était spécial.

K : Je ne sais pas, ça m'étonne toujours, pourquoi les gens viennent me voir jouer.

M : Quand as-tu décidé de te lancer en solo ?

K : En 2013, ma dernière année avec Woods et The Babies.

M : Tu as tout arrêté ?

K : J'ai déménagé de New York à Los Angeles et j'ai décidé de me lancer.

M : Qu'est-ce qui t'a décidé ?

K : Je crois que j'en avais juste marre de jouer dans des groupes. Je voulais juste la liberté de créer le style de musique que je voulais, et ne plus partager les idées avec d'autres, me retrouver seul.

M : J'ai lu que tu avais enregistré ton dernier album avec ton groupe de scène. Tu voulais retrouver cette sensation ?

K : En quelque sorte, oui. À ce moment-là, je me sentais en confiance dans mon groupe et je voulais créer quelque chose, en particulier parce que Singing Saw était l’opposé : c’était juste moi et le producteur, et on a fait venir différentes personnes. Je ne voulais pas faire deux fois le même disque. Singing Saw partait dans une direction, je voulais aller dans la direction opposée pour le suivant.

P : Tes musiciens, comment tu les as rencontrés ?

K : Justin (Sullivan, batteur), on a joué ensemble dans The Babies. Je l’ai rencontré quand j’habitais à New-York. On a fait une tournée en 2014 pour Harlem River (premier album solo), et c’est sur cette tournée qu’on a rencontré Megan, dans le nord de l’État de New York. Elle est venue à un concert, on a commencé à discuter, elle m’a dit qu’elle jouait de la guitare. Quand je suis retourné à New-York, on s’est retrouvés pour jouer ensemble. Et elle est incroyable, donc…

P : Tu sembles être en symbiose avec eux.

M : Ça sonne vraiment comme un groupe.

K : C’est cool, je suis content que vous ayez cette opinion.

M : Pourquoi as-tu choisi la Californie ?

K : C’était l’étape logique après New-York, vu que beaucoup de gens de New-York habitent également à L.A. Aux Etats-Unis, les villes se repassent la popularité selon les périodes. Pendant un moment, New-York était la ville à la mode, mais c’est devenu tellement cher que L.A. est devenue la ville à la mode. Je ne sais pas, tout le monde allait là-bas, tous mes amis dans le milieu musical habitaient là-bas. Ça paraissait être le bon endroit pour vivre et travailler.

P : Est-ce que tu as l’impression qu’il y a différents styles de sons, différents environnements ?

K : Je pense que Singing Saw reflète ma vie à L.A., je n’aurais jamais écrit ça en habitant à New-York. On prend son temps, c’est plus calme, plus proche de la nature…

P : Tes trois disques sont très différents, peut-être parce que tu ne vivais pas au même endroit ? Qu’est-ce qu’on peut attendre de ton nouvel album ? On n’a pas eu l’occasion de l’écouter, à part le single.

K : Le single n’est pas le plus représentatif de l’album, mais dans le reste il y a beaucoup de guitares, un peu à la manière du New-York des années 70, comme le Velvet Underground, Patti Smith, Television…



M : Tu vas en Californie pour faire de la musique de New-York ? (rires)

K : J’aime bien faire ce genre de choses.

M : D’où vient l’idée du clip, avec les sous-titres ?

K : C’est un artiste qui a eu cette idée, ça donne l’impression qu’on est en train de changer de chaîne sur la télé.

M : Quelles sont tes relations avec Woodsist ?

K : Ce sont mes meilleurs amis.

P : On parlait de la musique comme moyen de combattre les idéologies extrémistes. Je pense qu’on partage tous les deux cette idée. On se réjouit qu’il y ait des groupes comme Woods qui prennent l’initiative de produire leurs disques, de créer leur maison de disques, leur festival… Quel a été ton investissement dans ce projet ?

K : Jeremy (Earl, de Woodsist) est une personne très inspirante. C’est un vrai artiste, il aime ce qu’il fait, il n’aime pas que trop de gens s’en mêlent, il ne veut pas se compromettre avec le business et c’est super. Je fonctionne un peu différemment : je me sens relié à tout ça, mais j’aime faire les choses un peu autrement. Jeremy ne se retrouvait pas trop là-dedans. Il est comme ça et ça vient aussi du fait que beaucoup d’entre nous viennent du punk. Il a commencé comme chanteur d’un groupe de hardcore, oui, « shake head hardcore band ! » (rires). Aux États-Unis tu grandis dans la musique punk et c’est un peu comme ça que tu découvres tout ça. On vient tous de là, des caves et des concerts punk dans des hangars, et c’est une bonne chose parce que quand ton petit succès devient grand, tu sais t’occuper de toi. Tu ne te fais pas engloutir en te voyant trop grand.

P : C’est vrai que c’est une attitude très punk, très scène de Washington

K : Oui, exactement, de Minor Threat à Fugazi, Dischord Records. Une bonne manière de voir les choses.

P : Tu étais aussi dans le punk ?

K : Oui, absolument.

P : Qu’est-ce que tu écoutais comme groupes ?

K : J’aimais beaucoup Against Me ! Voyons... Quand j’étais plus jeune, j’aimais bien Green Day et ce style de groupes. J’ai adoré Minor Threat et j’étais très Fugazi aussi, et puis j’ai commencé à m’orienter vers les groupes punks des années 70, The Ex, The Germs, et ensuite Patti Smith et le Velvet Underground. De tous ces groupes, ce sont les plus politiques que j’aimais. C’est tellement bizarre de repenser à tout ça parce que ça me paraît tellement loin, j’associe ça à ma jeunesse. Je me souviens que Fugazi était très important pour moi. Je me souviens d’avoir regardé le documentaire (Instrument) et comme ça me parlait. Il y avait aussi ce label qui s’appelle Plan-It-X records, sur lequel Against Me ! a commencé, ils ont eu beaucoup d’influence sur moi.



M : A quel âge as-tu commencé la musique ?

K : A 12 ans.

P : Tu jouais de quel instrument ?

K : De la guitare.

P : Parce que la première fois que je t’ai vu, tu jouais de la basse. Tu joues d’autres instruments ?

K : Du piano.

M : Tu as eu une formation musicale ?

K : Non, j’ai pris des cours de guitare pendant deux ans, de 12 ans à 14 ans, mais je n’apprenais pas tout ce qu’il y a autour, seulement les accords.

P : Quel est ton album préféré de Fugazi ?

K : Instrument. Tu le connais ?

P : Oui. Le mien c’est Red Medecine.

K : Ah oui. J’adore la chanson I’m so tired, c’est la bande originale de ce film. The Argument est bon aussi, c’est mon deuxième préféré.

P : Comment es-tu passé du punk de Washington à Leonard Cohen ?

K : Au final ils ont beaucoup de choses en commun : tu pars de Green Day, ensuite tu vas vers des groupes plus underground comme Operation Ivy ou Rancid…

P : C’est marrant, on parlait de Rancid avant l’interview !

M : Oui, j’avais essayé une basse dans un magasin, qui sonnait super bien, mais c’était une basse signée par le bassiste de Rancid.

K : Matt Freeman, oui, c’est marrant ! C’est un super bassiste.

M : Toute noire, pas moyen !

K : Oui, j’ai connu ça il n’y a pas longtemps : j’ai bloqué sur une guitare avant de me rendre compte que c’était une guitare des Foo Fighters.

P : Ah oui, la Telecaster Deluxe ?

K : Oui, elle était bien mais ça faisait trop bizarre. Donc, chaque chose en amenant une autre, tu arrives à Operation Ivy. Vous connaissez ?

P : Non.

K : C’était le groupe avant Rancid, Tim Armstrong jouait dedans. Ils étaient très politiques. De Operation Ivy, tu passes à Minor Threat et tu remontes le temps : Operation Ivy, c’est avant Green Day, fin 80 - début 90, ensuite tu découvres Minor Threat qui vient des années 80, et rapidement, tu arrives aux années 60, et ce qu’il y a de plus punk et politique, c’est Bob Dylan, Leonard Cohen et Nina Simone. Quand tu es jeune, ça sonne comme de la musique de vieux, mais au bout d’un moment, tu apprends l’histoire et tu découvres qu’ils ont été les musiciens les plus innovants et les plus téméraires de tous les temps.

P : On en parlait avant l’interview : la musique a une histoire tellement vaste, c’est toujours passionnant de découvrir les influences d’un groupe.

M : D’autant qu’avec Internet, tu découvres un groupe et 5 minutes plus tard, tu peux l’écouter.

K : Hé oui, Internet...





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