Slint

Reims [La Cartonnerie] - jeudi 03 mars 2005

 Slint
Pour beaucoup la première écoute de Spiderland de Slint fut un choc. Bien-sûr on se souvient encore de ce jour. C'était tout à fait par hasard d'ailleurs, on avait lu quelque part que c'était le premier groupe de David Pajo ou on avait entendu en dire du bien de la bouche de quelques fans de musique, ténébreux, à lunettes, et qui causaient de post-rock, alors on a cherché à se le procurer, se demandant bien ce qu'un vieil album de 1991 allait nous apporter de plus. Et puis que penser de ces quatre gamins jouant dans l'eau sur la pochette ? Six morceaux seulement et aucune autre indication. On l'avait mis dans la chaine hi-fi plus par curiosité qu'autre chose. Et pourtant ! On pouvait avoir une imagination débordante, rien ne préparait à ce que l'on allait subir.
Spiderland est un de ces albums qui réinvente tout, laisse admiratif et marque une vie.

Quand on rentre dans ce disque, on embrasse toute une ambiance très particulière, on ne peut pas rester indifférent. Cette ambiance est sombre, faussement calme, névrosée, torturée à souhait et insidieuse. Une violence sans nom se cache derrière une obscurité glauque qui se déploie comme une brume. De cette vapeur opaque et étouffante jaillissent des percées de rage et de désespoir qui traversent jusqu'au cœur pour y laisser des stigmates indélébiles. En étirant la durée des morceaux dont le tempo évolue en violent soubresaut, en travaillant la densité électrique de la prise de son et en laissant un sentiment de stupeur, Slint bouleverse de manière radicale les codes en vigueur. Beaucoup se demandent encore comment quatre personnes ont pu faire un tel disque, où l'émotion, l'angoisse, la mélancolie sont si sublimement exposées et à la fois si dangereusement encensées.
En inventant un univers à eux seuls, capable de vous faire planer comme de vous prendre à la gorge, ce groupe fut primordial, fondateur et unique. Nombres de personnes encore traumatisés par leurs albums sont parti aller fonder un groupe (Codeine, Mogwaï, Godspeed, Shellac ...). Pour tous les autres, leur vision du monde fut changé à jamais.

C'est pour dire donc si leur reformation, quinze ans après le mythique Spiderland, pouvait être impensable, même dans les fantasmes les plus osés. L'évènement peut s'apparenter à un miracle.
Et dire que les annonces furent faites en catimini, et que quasiment personne ne fut au courant de leur nouvelle tournée et encore moins de leur unique passage en France, à Reims qui plus est ! ... Aucun magazine spécialisé ne fit d'article, sur internet la nouvelle fut considérée pendant plus d'un mois sur les forums comme une fausse rumeur, et le jour même il restait bon nombre de places ! Pour les quelques privilégiés donc qui s'étaient donnés rendez-vous à La Cartonnerie, ce concert prenait plus l'allure de la représentation d'un groupe local étudiant. Pas de foule énorme, pas de barrière de sécurité, largement de la place pour poser ses coudes sur la scène, une proximité avantageuse, tout concourait à aboutir à un moment inoubliable et intimiste.
Vu que le groupe est visiblement resté méconnu malgré son statut de figure légendaire, on pouvait se dire que cette reformation était avant tout l'histoire de potes qui avaient décidé de se taper un jam, avec le public comme témoin privilégié.

Lorsque le noir se fit et que les musiciens se firent attendre, c'était une centaine de cœurs qui battaient à l'unisson. Dave Pajo, Brian McMahon et Ethan Bucker ont beau être des gars comme nous, les voir d'aussi prés filait presque les chocottes. Et lorsque tous les musiciens s'alignèrent, raides comme des piquets, quasiment endormis et défoncés jusqu'aux yeux, pour interpréter un "For Dinner..." lancinant et angoissant, un silence religieux se fit dans la salle.
Au delà d'assister à la performance d'un groupe mythique, le concert fut à la hauteur de leur talent : sans faille, impressionnant et magique. Sans bouger, sans même cligner des yeux, chacun des musiciens arriva à dégager un charisme incroyable tout en restant plongé dans les méandres intérieurs de son trip psychotrope. De toute manière, c'est par la musique que le groupe communique et transmet alors des frissons sur tout le corps. Les choses sont réduites à l'essentiel et pourtant les effets sont multiples et très complexes : impossible de décrire par de simples mots les états traversés et les émotions ressenties. C'était seulement intense. A un paroxysme tel qu'on pensait ne plus pouvoir bouger après.
Les structures des chansons sont là pour déformer, casser les règles et partir sur de nouvelles démonstrations. Les accords étaient clairs, avec une prédominance de la basse qui jouait le rôle de bourdonnement lancinant, répétés afin de bien imprimer un air avant de l'amplifier et de le détruire sadiquement pour passer à des crescendo poignant. Ce son à la fois ténébreux et transparent n'a pas pris une seule ride. Slint avait quinze ans d'avance donc.

Dès lors que l'ambiance était donnée, le groupe prenait tout le monde à contre-pied et entrait dans un espace sonore nouveau, saturé et explosif, délicieusement accompagné d'un éclairage tapageur. Toute la colère absurde et désenchantée du groupe était exposée, jetée, crachée de manière sauvage, à la manière d'un bombardement. La violence et la noirceur régnaient en maîtres sans que les musiciens manifestent le moindre battement de cils. Seul le batteur, impressionnant, se déchaînait derrière des futs plus grand que lui. Tout était contenu dans les détours, les revirements et les alternances de leur écriture. Les morceaux de Tweez vacillaient entre sensations malsaines et éclairs dévastateurs. Plus longs, plus évasifs, ceux de Spiderland étaient joué avec une grâce inouïe. Brian McMahan, les mains derrière le dos, semblait lutter contre ses démons intérieurs, murmurant des paroles inaudibles et inquiétantes avant de crier jusqu'à plus souffle. Sur "Breadcrumb Trail" la voix transfigurée véhiculant les souffrances d'un suicidaire donnait la chair de poule. Les guitares alternaient splendides arpèges cristallins et explosions radicales et bruitistes, la basse s'associait à merveille aux rythmiques compliqués d'une batterie, pour subjuguer l'ensemble vers un esthétisme froid et vampirique. Les notes étaient parfois stridentes comme des hurlements mécaniques. De tout le long on avait l'impression d'assister, impuissant et éveillé à un cauchemar glacial. Pour "Don Aman", joué à deux guitares seulement, le batteur et David Pajo s'étaient rejoints sur le devant de la scène, assis sur des tabourets pour un dialogue de sourd qui pourtant se complétait à merveille dans une tristesse et un spleen bouleversant. La tristesse se mêla ensuite à la fureur sans que l'un ou l'autre ne réussit à prendre le dessus au cours du somptueux "Washer".
Puis cet étalage cru de mal-être et d'égarement atrabilaire se conclut par un ahurissant "Good Morning Captain", désiré par tous, sorte de complainte jouée à l'extrême, point d'orgue de la brutalité et exhortation d'une douleur infinie, carrément vomie par Brian McMahan, sur un "I miss you" déconcertant.


Longtemps après la chair de poule n'avait point quitté les bras tremblant tant Slint reste un groupe à l'énergie sidérante et à l'impact profond. Le groupe n'ayant pas fait de rappel, il ne restait que des souvenirs et des images qu'on tentait de conserver dans les moindres détails pour vivre et revivre encore ces moments fantasmagoriques où la musique faisait corps avec les émotions. Le trouble risquait de marquer les esprits pour longtemps.
Assister à l'unique concert d'un groupe fabuleux est déjà en soi mémorable, mais si en plus il devient extraordinaire de par sa puissance et sa majesté alors il est de ceux à propos duquel on peut dire : "j'y étais".


Exceptionnel ! !   19/20
par Vic


  Photo par Vic. Merci !


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