Colin Stetson

Être aussi intimement investi et impliqué depuis l'intérieur, ça te fait apprécier émotionnellement les choses sous une toute autre perspective. [jeudi 10 mars 2016]

Vendredi matin, 11h. Votre fidèle serviteur rejoint Colin Stetson, monstre du saxophone contemporain, qui est en promotion pour un nouveau projet assez fou ; une "réimagination" de la troisième symphonie de Henryk Gorecki avec son propre orchestre. La veille, Colin n'a pas arrêté de courir à droite à gauche pour contenter tel ou tel journaliste, jouer une session à la maison de la radio, etc. Au premier contact il semble n'avoir pas tout à fait récupéré de sa journée de la veille et ne s'annonce pas très bavard. Mais est-ce la pertinence croissante des questions ou bien la pertinence du croissant qu'il déguste à longueur d'entretien ; toujours est-il que Colin s'ouvre petit à petit durant la demi-heure que dure l'interview et la discussion est de plus en plus cordiale ! On y causera bien sûr de Sorrow, son disque à venir, mais aussi du futur de cet orchestre nouvellement formé, de son duo avec la violoniste Sarah Neufeld, de son nouveau label tout frais tout neuf, de l'histoire de sa technique stupéfiante et de bien d'autres choses avec en guest un œuf à la coque appétissant.

Interview menée par Wazoo



Wazoo : Tout d'abord, est-ce que tu pourrais nous parler de ta relation avec la 3ème Symphonie de Gòrecki ? Est-ce que c'est une passion récente ou bien tu l'écoutes depuis bien longtemps ?






Colin Stetson : Je l'écoute depuis le tout début des années 90, lorsque la première édition originale est parue. Je l'avais entendue quand j'étais jeune, elle m'a accompagné longtemps. C'est une de ces choses qui, au fil des années, devient une relation très importante. J'avais l'idée de faire ce disque depuis maintenant 15 ans, c'était toujours là en arrière-plan mais ça n'est jamais vraiment venu à se réaliser, jusqu'à ce que soudainement il y a quelques années les chose se sont débloquées et ont permis que ça se fasse enfin.

Est-ce que tu pourrais expliquer en quoi selon toi Sorrow est une "réimagination" de la symphonie originale ? Quel est ta touche ?

Colin : Qu'est-ce que qui vient de moi ? Pour être clair je précise que je n'ai pas touché aux notations de la partition, je n'ai pas enlevé des passages. Je n'ai pas modifié la structure de la composition ; j'en ai altéré drastiquement l'instrumentation. Les arrangements et la dynamique du courant de Sorrow ont changé certaines choses, parce qu'une fois l'instrumentation modifiée, certaines parties se sont vu exposées sous un autre jour et m'ont donné envie de les explorer plus longuement, de prendre plus de temps pour les développer. Globalement mon approche était "additive", je pense que j'ai surtout exagéré le contenu émotionnel et dramatique au long de la symphonie. Donc ajouter des éléments comme la batterie c'était principalement pour, disons, être une hyper-réalisation du contenu émotionnel de la symphonie, et l'utilisation de mon saxophone notamment y a contribué.

Oui, l'ajout de batterie était probablement le changement le plus extrême apporté dans ta version. Est-ce que tu as hésité avant de choisir d'en mettre ?

Colin : Non. C'était l'idée dès que j'ai commencé à travailler sur l'album. J'avais déjà cette idée de qui je voulais impliquer dessus, et puis après on a juste mis tout le monde ensemble et chaque élément a pris sa place. Mais oui la batterie était essentielle dans la vision que j'avais, pour que Sorrow devienne ce qu'il est à présent.

Donc tu avais déjà bien à l'avance une idée d'avec qui tu voulais travailler ? Tu les as tous choisi toi-même parmi tes connaissances ?

Colin : Oui.

Et maintenant que c'est réalisé, quel effet ça fait d'offrir ta propre version de la symphonie ? Dans le processus de création est-ce que tu as fait l'expérience d'une désillusion ? Je veux dire dans le fait de passer du statut d'auditeur à celui du mec qui est aux commandes, qui contrôle la symphonie. La composition n'a pas perdu de sa magie ?

Colin : (rires) Non ! Je pense même que c'est l'opposé qui s'est produit. Être aussi intimement impliqué et investi depuis l'intérieur, ça te fait apprécier émotionnellement les choses sous une toute autre perspective que celle que je pouvais avoir auparavant. En soi ça a augmenté ma connaissance de la pièce...

Ton intimité aussi, oui. Est-ce que tu comptes faire une tournée pour Sorrow, ou bien c'est trop complexe au niveau logistique ?





Colin : On a quelques dates. Mais il n'y a pas vraiment de tour à proprement parler, quelques concerts prévus, à New-York, Amsterdam, Pologne, au Canada... On va continuer à le jouer de temps en temps pour l'année ou l'année et demie à venir je pense.

Une date en France peut-être ?

Colin : Oui, ça va venir ! On a pas encore de date précise de fixé, mais on travaille dessus.

Pour toi, est-ce que Sorrow restera comme un coup d'un soir dans ta discographie, ou bien est-ce que tu as dans l'idée de saisir l'occasion de revisiter d'autres pièces classiques ?

Colin : Mmh je ne pense pas que ce groupe va devenir un interprète de travaux symphoniques. Peut-être hein, qui sait, mais j'en doute fort. Ce qui est plus probable en revanche c'est que le groupe continuera en jouant des musiques originales. Parce qu'avoir ce groupe c'est quelque chose d'énorme et ça pourrait être super d'écrire pour lui.

Tu vas continuer à travailler avec ces gens alors pour jouer tes travaux, c'est excitant ! Tu as déjà des travaux de prévu ?

Colin : J'ai juste une idée pour l'instant... De toute façon j'ai toujours quelque chose de prévu. Rien qui va arriver tout de suite en tout cas, j'ai déjà 4 ou 5 autres projets qui doivent se faire avant ça.

Tu aurais notamment un nouveau projet peut-être avec Sarah Neufeld ?

Colin : On va en faire un autre oui, je ne sais juste pas encore quand le timing sera le meilleur ; Sarah a un nouveau disque sorti, moi j'ai Sorrow et d'autres trucs solo, Arcade Fire aussi bosse sur un nouvel album, bref !

L'année à venir s'annonce chargée !

Colin : Chaque année est chargée !

Beaucoup de collaborations à venir, des guests ici et là ?

Colin : Quelques unes, je fais ça parfois mais en ce moment c'est plutôt mes propres travaux qui me prennent mon temps.

Pour s'éloigner un peu de Sorrow ; quand j'ai découvert ta musique il y a quelques années j'ai tout de suite été fasciné par cette technique que tu as avec tes instruments, le saxo et les microphones, qui te permet d'explorer de nouveaux territoires soniques tout en développant ton propre style de composition unique. Je suppose que ma question à ce stade c'est : comment en es-tu arrivé là ? Tu as développé cette technique tout en jouant avec des groupes comme Arcade Fire et compagnie, tu avais déjà ta vision depuis longtemps ?





Colin : Il n'y a pas vraiment de point d'arrivée, disons. Pas vraiment de moment où j'ai pensé à une technique et un moment où j'y suis parvenu. J'ai commencé à jouer ce type de musique solo, comme la respiration circulaire, et à expérimenter avec ça quand j'avais dans les 18 ans. Et forcément je suis devenu meilleur techniquement, je suis devenu plus professionnel sur certains points, j'ai découvert de nouveaux concepts et j'ai essayé de devenir physiquement capable de les mettre en œuvre en m'entrainant beaucoup. Et jouer avec des groupes j'ai fait ça depuis mon adolescence donc ça a toujours été là en parallèle, les deux mondes se sont nourris mutuellement.

Qui considèrerais-tu être tes influences musicales ? Tant du point de vue de la composition qu'au niveau de la respiration circulaire notamment.

Colin : La respiration circulaire un professeur me l'a enseigné, au lycée, il m'a appris comment faire à l'époque et c'est devenu quelque chose que j'ai été amené à utiliser dans différents contextes. En termes de musiciens, ma plus grande influence quand j'étais très jeune était Hendrix (mon père l'écoutait beaucoup), depuis que j'ai 3 ans. Pas mal de mes premières expériences solo ont été guidées par la musique électronique, comme Autechre ou Aphex Twin. Du reste il y a tellement d'artistes, tellement de moments qui ont pu être déterminants... comme Dewey Redman, son jeu sur Love Call de Ornette Coleman était un de ces moments où quelque chose a tilté dans ma tête, où de nouvelles idées sont nées... Peter Brötzmann sur le Low Life de Bill Laswell, qui est un de mes disques favoris aussi. Entre autres !

Pour moi, il devient de plus en plus évident que tu développes quelque chose qui se rapproche du minimalisme, tout particulièrement sur Never Were the Way She Was avec Sarah Neufeld l'année dernière ; j'en reviens un peu à la même question du coup, il y a des compositeurs de la mouvance dont tu te sens proche ? Ou bien les similarités sont accidentelles ?

Colin : Même si à l'Université comme ailleurs j'ai écouté mon lot de compositeurs minimalistes comme Glass, Reich, Arvo Pärt, Gavin Bryars, je ne pense pas que ce que je fais spécifiquement est directement inspiré de leurs travaux. Je pense que ça c'est plutôt forgé à travers mes études personnelles sur le saxophone, par la capacité de jouer des notes de plus en plus longues. À mon avis c'est de là que ça provient. Je reviens tout de suite !

(Colin s'éclipse brièvement pour se choper des œufs à la coque)

J'étais à votre show à Sarah et toi à La Maroquinerie l'année dernière, si je me souviens bien c'était le dernier show de votre tournée...

Colin : En effet.

Super concert d'ailleurs ; je me demandais justement si ça a été dur pour toi de transposer cette technique de studio sur scène ? Passer au moins toute une heure à jouer en respiration continue ça doit être éreintant...

Colin : Non en fait la musique a commencé sur scène. Je jouais en concert depuis bien 10 ans lorsque j'ai commencé à rentrer en studio. Certes c'est devenu différent à mesure des années ; sur les premiers show je ne faisais pas de respiration circulaire tout le temps, il y avait des pauses, des reprises de souffle. Mais voilà globalement ça s'est fait dans l'autre sens : c'était en entrant en studio que j'ai dû me demander comment adapter l'enregistrement pour qu'il capture vraiment la musique de la bonne manière.

De qui tu t'es entouré pour développer ta technologie de studios, toute cette science des micros ?

Colin : La plupart du temps, c'est moi-même qui menait l'expérimentation. (il râle sur son œuf qui ne se casse pas de la bonne façon) Fucking egg ! Mais oui j'ai travaillé avec des ingénieurs dans le passé, Efrim Menuck qui a travaillé sur Judges, Joel Hamilton s'est occupé du premier, Mark Lawson du troisième, que des super ingés son, mais je préfère faire tous les placements de micros et toutes les expérimentations de mon côté.

Je crois avoir vu Ben Frost sur les crédits quelque part...

Colin : Il s'occupait du mixage oui.

Pour revenir sur ton duo avec Sarah Neufeld l'année dernière ; était-ce naturel pour vous deux de jouer ensemble ? De ce que je connais de ta carrière solo, c'est toujours toi qui fait le boulot d'un groupe à toi tout seul, ton art m'est toujours apparu comme un art solitaire. Avant d'écouter je ne pensais pas qu'un violon pourrait vraiment trouver sa place...







Colin : Sarah et moi avons joué ensemble avec plein de groupes différents depuis des années, et faire un album a toujours été sur le tapis. Mais pour moi c'était un peu intimidant de passer d'une musique solo à un partage avec quelqu'un d'autre. Même techniquement ça s'annonçait compliqué, notamment parce que mon instrument est très bruyant quand j'en joue, et en capter toutes les sonorités demande beaucoup d'espace ; j'étais inquiet de ne pas laisser assez d'espace pour qu'une autre voix puisse s'exprimer... Mais il s'est avéré que ce n'était pas du tout le cas !

Ça n'a pas du tout été un problème.

Colin : Oui, et on a écrit cette musique tellement vite ! Ça coulait de source.

Sur l'album on a vraiment l'impression que ça a été enregistré d'un seul coup, en une grande session, comme si vous étiez tous les deux isolés en pleine nature. Vous l'avez enregistré comment ?

Colin : C'est complètement ça ! Ouais, on a enregistré ça sur une semaine à peine, dans un studio situé en pleine campagne. Globalement je suis très content de la tournure que ça a pris.

À propos du label sur lequel Sorrow est publié, 52Hz ; est-ce que c'est ton propre label ?

Colin : En effet.

Comment tu es venu à démarrer ça ?

Colin : J'avais parlé à quelques labels, et je n'aimais pas l'idée de sortir Sorrow chez eux. Ce n'était pas vraiment leur faute mais plutôt que je ne me voyais pas le sortir sur un label qui... bon, sans trop rentrer dans les détails, à Londres j'ai commencé à parler à des gens d'une agence appelée Cartel qui propose d'aider des labels au niveau de l'infrastructure notamment (qui constitue normalement une partie de ce dont doit s'occuper un label)... Et les labels en général font toutes ces choses qui ne sont utiles à personne, donc j'ai décidé de travailler avec Cartel et d'avoir mon propre label, ils m'ont apporté l'infrastructure nécessaire et les services divers et m'ont laissé la possibilité d'organiser le label en lui-même de la façon dont je l'entendais. C'est comme ça que ça a commencé.

Donc maintenant c'est officiel, tu es à ton propre compte ? Ou bien c'est juste pour Sorrow ?

Colin : Pour ça je ne sais pas encore, on va voir comment ça se passe. Si j'ai le sentiment que je peux prendre en charge tout ce que ça implique.

Le côté gestion ?

Colin : Oui, et si ça se pérennise de toute manière ça restera purement un véhicule pour ma propre musique. C'est pas un label comme...

… tu ne va pas signer d'autres groupes dessus ?

Colin : Oh mon Dieu non ! (rires) Si ça marche, que je m'y sens confortable et que ça ne me submerge pas... alors oui bien sûr pourquoi pas continuer à mon compte. Si ça ne marche pas il faudra que j'envisage d'autres solutions.

Avec tout ce temps que tu passes à bosser sur tel ou tel projet, est-ce que tu trouves toujours le temps pour écouter de la musique ? Notamment des choses qui sortent en ce moment ?

Colin : Oh, plutôt oui ! Bon pas énormément mais oui.

Des artistes en particulier qui t'intéressent ? Je crois que tu avais dit à La Maroquinerie que tu aimais beaucoup Liturgy par exemple.

Colin : Oh je les adore ouais...

En plus Greg Fox [ndlr : batteur de Liturgy] est sur Sorrow...

Colin : Ces albums de Liturgy sont phénoménaux et novateurs. Ils transcendent le genre [ndlr : Black Metal] d'une si belle façon... Le dernier D'Angelo était énorme, le dernier Aphex Twin, incroyable – je pense même que c'est peut-être son meilleur. J'ai beaucoup trippé sur Wolves In the Throne Room, Krallice avec leur disque Diotima, qui d'autre... J'ai du mal penser à autre chose qu'à du métal ! J'aime le nouvel Animal Collective (autant que les anciens)...

Tu apparais en guest dessus en plus (sur le morceau "Lying In The Grass")

Colin : Exact. Mais plus j'y pense, plus je me rends compte que ce que j'écoute de façon régulière ces derniers temps sont des albums que j'écoute depuis toujours. Je ne trouve pas énormément de disques de l'actualité à écouter ; en général ça m'arrive à peu près une fois par mois, maximum une fois par semaine, de m'arrêter sur quelque chose de très récent qui me donner envie d'y retourner.

Oui ça me paraît logique que tu écoutes beaucoup de metal en fin de compte. Le début du troisième mouvement de Sorrow était... (Colin se met à mimer un batteur qui fait des gestes lourds) ouais voilà ! On dirait le début d'un disque black metal.

Colin : Oui c'est comme ça que ça a pris forme. Le premier mouvement devait être comme il est, avec la batterie etc, le second mouvement devait constituer un nouveau départ, bien plus sombre et statique... Et la question s'est posée de comment amener le 3ème. Il y a ce moment, le rehearsal n°7 sur le troisième mouvement où la basse se retire enfin après une durée insoutenable et BOUM tout se déverse, les paroles et tout le toutim, c'est le climax de la pièce ; et on a dû se demander comment le mettre en place, comment l'amener proprement. Au début du troisième tu sais que tu vas quelque part, en ligne droite.

Tant que j'y pense : merci ! Parce que tu m'as fait découvrir la troisième symphonie de Gorecki ! Je ne connaissais pas avant que tu fasses l'annonce de ton projet en janvier ou février je ne sais plus.

Colin : Oui la pièce est incroyable, je suis content Sorrow ait pour conséquence de stimuler l'intérêt des gens pour cette composition.

J'ai remarqué aussi que tu avais modifié certaines durées par rapport à l'originale ; le second mouvement est rallongé tandis que le troisième est raccourci.





Colin : Le second mouvement je l'aime énormément... et quand on a commencé à le jouer je ne voulais vraiment pas que ça se termine, je voulais rester dans cet entre-deux statique et merveilleux, où tous ces sons interagissent, comme si on contemplait une mer en pleine nuit. J'ai étendu la fin donc, pour qu'on puisse juste rester là un peu plus longtemps, et je trouve que ça permet de mettre bien en place le point d'arrivée, qui est le début du troisième mouvement. Quant à la fin du troisième, il y a en fait toute une section que j'ai simplement coupée, qui est une sorte de Coda.

La toute fin qui se répète beaucoup ?

Colin : Oui c'est cette fin en cadence...

Celle qui fait comme ça ? (je chantonne un air)

Colin : Oui... euh non non, là tu parles justement de la part qui est avant le decrescendo. La partie en question est celle qui arrive après 13 minutes où ça répète des thèmes abordés auparavant. Et pour être honnête je ne voulais pas cette fin, je préférais garder la fin que Gorecki pose avant la Coda.

La partie paisible alors.





Colin : C'est ça, pour moi tout ce qui est arrivé auparavant dans le reste de la pièce doit trouver sa résolution à ce moment là. Revenir dans les thèmes du début, après tout ce qui a été fait, ça paraissait vraiment décevant, trop exagéré. Mais peut-être que je changerai d'avis un jour !




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