Throwing Muses

House Tornado

House Tornado

 Label :     4AD 
 Sortie :    1988 
 Format :  Album / CD  K7 Audio   

La musique qui figure sur House Tornado du très sous-estimé groupe américain Throwing Muses est de celle que l'amateur de rock, fut-il indépendant, ne comprend pas toujours tout de suite. Tout d'abord en raison de la nature complexe et volontiers dissonante de la musique elle-même. Ensuite parce que l'album, au moment de sa sortie en 1988, paraît complètement à contre-courant d'une époque où sévissent les légions britanniques noisy / shoegazer et autres combos néo-new wave de l'écurie 4AD (qui eût cependant la bonne idée d'héberger le groupe pendant toute sa carrière en dépit de l'incompréhension de la critique et de son prévisible échec commercial).

Les onze titres de cet album, écrits pour l'essentiel par la guitariste et chanteuse Kristin Hersh, sont en effet autant de compositions rock avant-gardistes assez déstabilisantes de prime écoute, dans lesquelles les variations de tempo et les ruptures harmoniques à l'intérieur des morceaux sont permanentes (voir les acméiques "Marriage Tree" et "Saving Grace" et leurs intenses accélérations / décélérations). Portée par la guitare luxuriante toute en arpèges agressifs de Tanya Donelly et par les vocalises acrobatiques de la très borderline Kristin Hersh (pas vraiment la belle-fille idéale, si on prend soin d'écouter les paroles...), la musique des Throwing Muses est en progression constante, s'ouvrant sans cesse sur des paysages changeants.

De fait, tout en maintenant une approche basse-guitare-batterie, House Tornado s'éloigne très nettement du rock classique comme de l'orthodoxie dark-psyché de groupes contemporains tels les Cocteau Twins (avec qui on aurait tort de les comparer) pour se livrer à toutes sortes d'expérimentations sans jamais se départir néanmoins d'un sens mélodique ni du format court de la chanson. De cette approche atypique pour l'époque, il résulte généralement pour l'auditeur non aguerri une sensation désagréable de bordel ambiant voir de crissement sous la dent. Une sensation qui cède vite la place, pour qui a la patience de s'y frotter, à un goût assez particulier et entêtant. Celui de chansons gigognes qui empilent les mélodies et les couleurs sonores sans jamais se répéter ("Giant", "Run Letter"), de spirales musicales dynamiques et sauvages ("Mexican Woman", "Downtown"), d'une épaisseur et d'une chaleur presque exotiques peu habituelles dans les parages de la new wave ("River", "Juno").

C'est que la musique des Throwing Muses, servie par le son âpre de la production de Paul Kolderie, tient autant du déconstructionisme postpunk ou free rock (de Captain Beefheart à The Fall en passant par les New-Yorkais Mars ou Bush Tetras) que du rock moîte et habité des premiers Gun Club. Le groupe n'hésite pas à jouer sur certains morceaux avec des effets de réverbation ou d'inversion de bandes qui confèrent également à House Tornado son atmosphère lourde et chargée et viennent renforcer, entre onirisme cauchemardesque et chronique intime, l'écriture sombre de Kristin Hersh. Les plages plus calmes de l'album ("Walking In The Dark", "Drive"), où la chanteuse pose sa voix fêlée sur un tapis de piano et de guitare acoustique de manière inimitable, constituent même une sorte de réponse féminine aux incursions vaudous, enregistrées quelques années plus tôt sur l'autre côte des Etats-Unis, par Jeffrey Lee Pierce sur The Las Vegas Story.

Autant dire que House Tornado vaut le détour, pour ses qualités musicales propres et pour son originalité, son côté complètement hybride (voir sa pochette originale pour l'édition anglaise, très brute et africaine, qui se démarque de l'esthétique développée par Vaughan Oliver pour 4AD), et qui fait des Throwing Muses de l'époque une sorte de chaînon manquant entre Dr. John, Lydia Lunch et PJ Harvey. Une flamme que parviendra presque à ranimer momentanément l'excellent et plus accessible Real Ramona, publié trois ans plus tard par le groupe, mais sans la même folie rentrée ni la même incandescence.


Excellent !   18/20
par El loïko


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