Tomahawk

Anonymous

Anonymous

 Label :     Ipecac 
 Sortie :    lundi 18 juin 2007 
 Format :  Album / CD  Vinyle   

On a un problème avec Patton.

Probablement un des plus passionnants problèmes depuis des lustres qui soit posé à un regard critique sur les évènements soniques.
Ce type est trop. Trop loin, trop vite, trop fort, trop présent, trop insaisissable, trop saisissable, trop cohérent, trop influent... J'ai beau chercher, je ne trouve pas d'équivalent dans toute l'histoire de la musique. Personne d'aussi trans-genres, d'aussi hyperactif, d'aussi avant-gardiste, et pourtant stylistiquement marqué. Stratégie et folie. Egotrip et travail commun. Faith No More, Mr Bungle, John Zorn, Fantômas, Tomahawk, des collaborations innombrables où l'on croise Björk, John Kaada, Sepultura et j'en passe...
Son arme : sa voix, qu'il maîtrise à l'extrême. Crooner, borgborygmes, beatbox, métal, pop, funk, soul, ambient, musique concrète... il fait ce qu'il veut, imposant un bond dans l'espace-temps à tout ce qu'il touche. Spectre de rêve, précision de science-fiction. Il faudrait immiter un poulpe ventriloque sur un air de bossa-nova, il serait le premier à défoncer le buzzer... A cela, il faut ajouter une présence, une aura aveuglante, évidente sur scène, envahissante sur disque, conceptuellement acquise de fait par l'avant gardisme de ses projets, que l'on s'hérisse ou s'épande. Et pour arranger les choses, le type sait aussi se faire discret, être au service de ses collaborateurs avec écoute et justesse.
Il fait couler trop d'encre, et c'est pas fini.
Il fout la critique à poil. On a joui de le découvrir, puis de se faire surprendre, puis gémi de l'attendre où il ne revenait pas, on a douté, on l'a haï, on a re-joui, on s'est fait re-surprendre...
Aujourd'hui, il est de bon ton de le démonter. C'est comme un trip sous ayahuesca dont on n'arrive plus à redescendre, ou alors inviter Eric et Ramzy à une soirée. S'il te plait, tu peux pas arrêter un peu, j'en peux plus... Même les plus avisés se vautrent dans un j'aime / j'aime pas pas très constructif. Moi, j'aime (hi hi) !

Le problème soulevé par la galette ici présente, c'est qu'on ne voit que lui. Qu'elle a beau se prétendre anonyme, elle va drainer l'habituel flot d'anti/pro-pattoneries, et qu'on va encore oublier l'essentiel : les gars autour. Que ceux pour qui Patton est l'homme de Bungle aillent faire un tour du côté de chez Secret Chiefs 3 pour regarder le monstre dans ses milliers d'yeux: son nom est Spruance.

Le centre énergétique de Tomahawk, c'est Duane Denison. L'homme de Jesus Lizard est un magicien de la six cordes comme on n'en fait plus beaucoup, et un sacré compositeur, maître en ambiances inventives et poisseuses, entrelacs jazzy ou noisy, ne dédaignant pas du bon rentre-dedans super efficace quand l'heur lui en prend. Les 2 premiers Tomahawk sont à ce titre un bel aperçu de son talent. Étrangement plutôt abordables vu le line-up (Patton au chant, donc, Rutmanis des Melvins à la basse et Magic Stanier au tambour), ils appliquent un indie-rock-métal matiné d'americana ironique dont les multiples vices se révèlent après maintes écoutes.
Curieux et travailleur, notre homme a l'idée d'Anonymous sur une prise de conscience : le folk américain est une mauvaise blague. Les ondes sont saturées des échos des envahisseurs, et les "natifs" sous gueule de bois laissent filer leur patrimoine musical, noyé dans une country new-age très conventionnelle. Qu'à celà ne tienne, Denison fouille et retrouve des compos traditionnelles indiennes, et les ré-arrange pour un groupe de rock. Tomahawk n'a jamais aussi bien porté son nom... Lui et Stanier font leur petite sauce à Nashville, envoient ça à Patton, qui pose ses voix à Frisco. Au passage, exit Rutmanis.

À moins d'obtenir ce disque par hasard, difficile d'être honnêtement surpris. La démarche est claire, la richesse stylistique des trois compères n‘est plus à prouver, ni leur potentiel chamanique. Chacun est à sa place, comme si celle-ci les attendait déjà. Ça va énerver les grincheux.
"War Song" aborde les choses en douceur, pose discrètement l'ambiance, mais bon, pas besoin des indiens pour avoir déjà entendu ça.
"Mescal Rite" porte l'uppercut au plexus. Tout le monde s'éclate, Stanier martèle, syncope, finasse, Denison se prend pour un orchestre, et Patton pattonise avec un bonheur communicatif.
"Ghost Dance" ne va clairement pas au bout de ses idées, traîne en longueur et s'avère bien lourde...
"Red Fox" relève d'un coup le niveau. C'est le titre où la fusion est la plus réussie, entre bidouillages et échos du fond des âges.
"Cradle Song" est pas mal, dans un registre très Marilyn Manson, dans ce que le monsieur ne sait plus faire : laisser la tension remplir l'espace et faire preuve de simplicité et de retenue. Sinon, je ne vois pas trop ce que vient faire ce titre ici, sinon un peu d'air. Après réréréécoute, très dispensable.
"Antelope Ceremony" navigue entre tipi-jazz, ambiance glauque de film d'horreur et coucher de soleil californien, ça se tient.
"Song Of Victory", une minute de jazz syncopé à la Patton (et zut...). Peut-être un peu inutile.
"Omaha Dance", très new wave, reverb et notes étirées, s'étoffe au fur et à mesure, et laisse une bonne impression, sans casser des briques toutefois.
"Sun Dance" est magistrale, si l'on excepte les ouhih aï hé qui commencent à être fatiguants à la longue. Voire insupportables, après réréréécoute.
On aimerait que "Mescale Rite" décolle vraiment... mais non. Tout mou.

Ces zigotos sont pris à leur propre jeu. Ils veulent tout faire à la fois, et rien ne prend vraiment : l'épure, le fond spirituel et mystique, les bricolages sonores, quelque chose entre l'instrumental et la chanson qui ne soit ni l'un ni l'autre et pourtant les deux à la fois. J'écoute, je réécoute, je pose, je reprends, rien n'y fait, c'est raté. Ces gens-là nous ont habitué à tant de qualité qu'on ne voit que les défauts. On s'emmerde, ferme.

Elle était belle, cette idée, pourtant. Les indiens ne sont plus à ça près, mais il aurait été louable de s'imprégner un peu plus (ou un peu mieux) de leur esprit. Trois plumes dans le ... , reverb et pintatoniques à gogo, choeurs à la copain des bois, ouh aï hé ouh aï eh... un peu faiblard, non ? On habille tout ça avec un sample par-ci, une grosse satu en étouffé par-là (comme des tambours indiens, comment c'est 'âchement bien vu...), des syncopes qui lorgnent vers le jazz parce qu'on est des musiciens conceptuels et pi des bruitages bizarres comme si on secouait des petits objets (traditionnels, bien sûr) dans le désert... fiouuuuu... Le Denison qui se plaint de la normalisation des natifs ne cadre pas très bien avec ce boui-boui à babioles ... Pour ce qui est de la "modernisation" du son, on aurait aimé que la chose soit plus poussée plutôt qu'esquissée, que nos 3 lascars risquent plus une trahison transcendée qu'une illustration qui laisse voir les chaussettes. Imaginons trois secondes que Trey Spruance ait mené ce projet, et la tuerie baroque, iconoclaste et mystique qu'il en aurait tiré...

Bon, je laisse un peu la déception m'envahir. Peut-être qu'avec le temps, Anonymous se drappera d'une patine 'série Z' qui le rendra drôle et unique. Mais pour le moment, Delirium Cordia de Fantômas me paraît infiniment plus chamanique, tant il est juste dans son face à face avec la mort, Tomahawk est définitivement plus efficace lorsqu'il part d'un rock plus normal pour l'emmener vers ailleurs, et pour du vrai tradi modernisé, je vous conseille plutôt Yat-Kha (Asie centrale), qui n'a pas la même audience mais balaie allègrement cette oeuvre boursouflée que je tente vainement de sauver.

Ça m'ennuie mais je crains que si on a un problème avec Patton, on risque ici l'infection. J'ai toujours tout fait pour recevoir l'escapade permanente du monsieur avec une bonhomie salutaire, mais là, après 15 ans de bonnes et loyales écoutes, j'avoue qu'il m'énerve. Stanier laisse peu de plumes ici, de toute façon ses fans sont à bloc sur Battles et c'est tant mieux. Et pour Denison... allez, va pour cette fois !


Passable   11/20
par Emil


 Moyenne 15.00/20 

Proposez votre chronique !



Posté le 17 juillet 2007 à 11 h 55

Ah les Indiens d'Amérique ! Idoles d'enfance pour les plus positifs, peuple martyr pour les tristounets, et source d'inspiration pour Tomahawk, supercombo réunissant les influences les plus diverses de par ses musiciens ! Jusqu'à présent, il n'y avait pas de rapport entre le nom du groupe et la musique qu'il nous livrait : un mix de l'univers Jesus Lizard (normal avec Duane Denison) et de celui de Mike Patton, tous deux formant le véritable "hydre pensant" du quatuor. Le résultat était probant mais trop proche, certainement, des anciennes expériences de ces figures du rock pour être passionnant. Tomahawk manquait de consistance, manquait de ce qui fait le charme d'un groupe : la possession de son propre univers, qui lui donne une identité légitime. D'ores et déjà, on peut mettre fin au suspens en affirmant que c'est chose faite avec ce troisième opus.

En prélude à la composition, il faut savoir que Duane Denison s'est penché sur les transcriptions des anciens chants indiens des deux siècles derniers. Le résultat est surprenant ! A la première écoute, l'auditeur est totalement perdu. C'est certainement une des premières fois ou on entend ce genre de rythmes et d'airs, entourés d'un emballage de guitares et accompagné d'une section rythmique très aérienne. Les musiciens ont su se reconvertir et sortir des carcans du metal pour les uns (John Stanier avec Helmet, Kevin Rutmanis avec les Melvins) et de rock noisy pour les autres (Duane Denison avec the Jesus Lizard). L'évolution musicale est impressionnante et l'ensemble est, somme toute, assez calme. L'accent a été mis sur l'ambiance et dès la première piste, on sent qu'on se fait peu à peu transporter dans ce monde amérindien. "War Song" prend son temps pour démarrer et laisse ainsi le temps à l'auditeur de se couper du monde extérieur, avant de l'introduire dans le second morceau intitulé "Mescal Rite 1", qui submerge par son rythme entraînant et ses chants tribaux. Première perle ! La suite est tout aussi dépaysante : "Ghost Dance" et "Cradle Song" sont des sortes de marches funèbres à l'indienne, le type de chansons utilisées pour invoquer les esprits ; "Red Fox" nous conduit dans une chasse oppressante sur fond de borborygmes entêtants (Skin wakaskin wakaskin wakayuwa) et "Antelope Ceremony", bien qu'un brin longuette nous fait vivre une célébration indienne par ses gais airs. Arrivé à la moitié de l'album on est fasciné ! Dépaysé, dérouté, mystifié... les adjectifs ne sont pas assez nombreux pour qualifier l'effet provoqué par cette adaptation rock de musiques ancestrales. La fin aura tendance, par contre, à s'essoufler davantage même si on prend encore son pied sur "Song Of Victory" ou "Omaha Dance" qui restent dans la même veine. Mais "Sun Dance" retombe dans l'ancien style de Tomahawk avec davantage de cris 'à la Patton' qui ne sont pas forcément bienvenus sur cet album. Autant ils avaient su s'adapter sur tout le reste, autant celle-là apparait comme un ovni au milieu de l'ensemble. Est-ce pour une raison purement mercantile ou histoire de combler ses fans ? Nous ne le saurons jamais. Du coup, "Mescal Rite 2" transite bizarrement avec la précédente et parait même un peu chiante. Heureusement "Totem", bien qu'accompagnée de vraies paroles et une "Crow Dance" très mélodique nous permettent d'éviter la chute brutale. "Long, Long Weary Day" ponctue l'album de fort belle manière et nous fait tranquillement sortir de ce trip skizophrène dans lequel on était entré, peut être malgré nous.

Tomahawk réalise ici un coup de maître en trouvant sa véritable voie, et en se dotant d'un contenu jusqu'alors plutôt anecdotique. Malgré quelques petites erreurs sans gravité, le disque permet de voyager en restant assis tranquillement chez soi. Si la chasse à l'antilope, les couvre-chefs en plumes et les danses autour d'un totem vous mettent dans tous vos états cet album est fait pour vous. Alors foncez !
Exceptionnel ! !   19/20







Recherche avancée
En ligne
878 invités et 0 membre
Au hasard Balthazar
Sondages
Tu as le droit d'effectuer un seul voyage spatio-temporel, où est-ce que tu vas ?