Le Guess Who

Utrecht - Pays-Bas [Le Guess Who Festival (Tivoli)] - dimanche 13 novembre 2016

Le Guess Who
DIMANCHE

L'au-revoir au Guess Who est proche... et le temps pour se poser est limité ; couchés à 4h du matin, il nous faut être frais et dispo dès 13h pour ne rien manquer des premiers concerts. La journée s'annonce bonne, pas extraordinaire mais bonne. Mais c'est aussi ce que je disais du dimanche de l'année dernière et j'ai eu droit aux Necks... Et ce dimanche-ci a lui aussi bien caché son jeu.

Karolus Magnus (curated by Julia Holter) : À 13h, dans une église médiévale située au bord d'un canal, nous attendons patiemment l'arrivée du chœur Karolus Magnus, qui vient nous interpréter des chants Grégoriens rendant hommage, si j'ai bien compris, notamment aux femmes victimes de la guerre et des pillages, ainsi qu'à un grand missionnaire qui convertit en son temps une bonne partie des Saxons à sa cause. Bref, j'ai été un poil déçu par ces chants que je ne pensais pas si monolithiques, une dizaine de voix répétant des mélodies très rigides et cadrées. J'attendais des harmonies qui ne sont jamais venues, et le principe du chœur monolithique ne me dit trop rien tant il me semble paradoxalement gommer la puissance potentielle que peut amener un timbre seul. Enfin, l'interprétation était sage mais au moins j'en ressors moins inculte !

Josephine Foster (curated by Julia Holter) : On a cru qu'elle n'y arriverait jamais. Toujours dans l'église Leeuwenbergh, on a vu Josephine Foster, fameuse ménestrelle freak-folk à la voix au croisement entre une chanteuse d'opéra, une chanteuse de balades des années 30, Joanna Newsom et Moriarty, tenter de brancher sa guitare à son ampli sans trop de succès. Accoutrée comme si elle sortait d'une chaumière du 19ème siècle, Josephine a l'air... perdue. Lorsqu'elle joue, elle oscille de droite à gauche, sa bouche s'éloignant périodiquement du micro sans qu'elle paraisse s'en soucier. Parfois elle est de profil, une fois même elle nous tournera le dos. Ses yeux semblent plonger dans un horizon qui nous est invisible. Lorsqu'on ne connait d'elle que ses efforts studios, on pourrait être tenté de suggérer qu'elle se donne un genre pour sonner décalée... Mais la voir ainsi, seule sur scène, ne laisse plus le moindre doute : Josephine Foester est authentiquement paumée, elle vit sur un plan d'existence qui dévie régulièrement du nôtre. Une fois ce fait accepté, il est aisé de se perdre avec elle, et soudainement ces étranges manières se nimbent d'une grâce folle, chaque fois que ses lèvres rencontrent le micro est une aubaine, chaque trémolo est un trésor, chaque changement d'accord est un changement de perspective... et bien sûr, Josephine rate toujours ses fins de morceau, on ne sait jamais quand applaudir... ça fait partie de l'expérience ! Une expérience remarquable, je n'en attendais pas tant. En milieu de concert, Maya Dunietz est venue s'installer au premier rang juste devant nous. À la fin du show, Maya s'en ira voir Josephine pour la féliciter, et cette dernière de répondre d'une voix shootée : " Je vous ai reconnu grâce à votre gros manteau orange. " Un parfait résumé de ce merveilleux petit court atypique. Nous discuterons un peu avec Maya, la félicitant pour son concert avant de constater que notre programme de festival se rejoint pas mal (malheureusement nous ne la recroiserons pas), puis nous repartîmes vers le Tivoli pour assister à une cérémonie bien particulière.

Phurpa : Aujourd'hui la Ronda accueille un rituel fort particulier. Phurpa, groupe Russe programmé déjà l'année passée (et annulé à la dernière minute), se présente comme un groupe d'ex-métalleux reconvertis dans la transe tibétaine. Lorsqu'on pénètre dans l'Antre sombre, la " cérémonie " a déjà commencé depuis quelques dizaines de minutes (et s'étendra sur deux heures). Sur la scène, deux types sont assis en tailleur. Ces " types " sont vêtus de façon pour le moins folklorique, avec un gigantesque casque voilé de noir qui leur confère une silhouette démoniaque (j'ai pensé à Pyramid Head dans Silent Hill 2), des fringues euh... bon je sais pas pourquoi je me fatigue quand Google Image vous renseignera bien mieux que moi. Sur scène, ils fument des trucs chelous avec une espèce de chicha, boivent des trucs chelous et frappent des percussion primales de temps en temps. Quant au chant lui-même, je n'ai sans doute jamais rien entendu d'aussi grave et puissant ; et persistant. Ces deux mecs te beuglent des mantras en continu pendant des heures, c'est authentiquement impressionnant. Pour sûr, Phurpa est fascinant. Mais est-il communicatif ? Selon mon compagnon de festival, absolument. Selon moi, moins. La puissance sonique convoquée par le duo est massive certes, mais pas du tout canalisée. Les mantras n'en sont en fait pas vraiment, il n'y a pas de notion de répétition, il s'agit plutôt de prolonger sans interruption un flot continu de basses grouillantes. Même lorsqu'ils frappent leurs percus, c'est sans rythme particulier. Résultat, de mon côté l'ennui finit par s'installer et je pars vaquer un peu ailleurs dans le festival en attendant la suite. Sans pour autant trouver chaussure à mon pied... The Ex festival... Scott Fagan... bof.

Elysia Crampton : Les plus grosses claques sont souvent conditionnées par nos attentes. En entrant dans le Theater Kikker pour aller voir l'artiste transgenre Elysia Crampton, que je connais via ses collages post-industriels et des DJ-mix bizarroïdes, je n'attendais pas grand chose. Mais v'là la beigne que je me suis mangée. En guise d'intro, Elysia est rejointe par Oliver Coates (qui jouait juste avant) au violoncelle pour une lecture de poèmes sur fond d'ambiance mystérieuse (désolé pour le cliché j'ai rien de mieux qui me vient en tête). Quant au plat de résistance, il consistera à réinterpréter des titres studio (majoritairement le dark Demon City, son dernier album avec en support visuel sur un grand écran... probablement le clip le plus merveilleusement cheap que j'ai jamais vu. Comme si quelqu'un avait combiné toutes les images pixélisées pourries des tréfonds de Google Image pour les animer avec les pires transitions des sous-marques de logiciels de montage datant de Windows 95. Parcourue de thèmes éparses regroupant la violence, le gore, les transgenres, l'enfer, l'emprisonnement, l'espace, cette vidéo accompagne parfaitement une musique qui se joue du kitsch pour en jouir pleinement, collant ensemble des claviers entre deux samples outranciers. Un set courageux, écorché vif, assourdissant... puissant. Je reste hébété, aussi ému que béat d'admiration (et d'incompréhension) alors que s'entame un épilogue qui nous fera doucement redescendre. C'était laid, c'était beau. Je serai ravi d'avoir pu discuter un peu avec l'artiste après le show.

Pauline Oliveros : Le temps d'un DoMac restaurateur et nous revoilà sur le chemin de l'aventure. Avant d'aller voir Pauline Oliveros, un petit tour dans la Ronda bourrée à rabord qui abrite le concert des Swans ne sera pas de trop. Le groupe semble en bien meilleure forme que lorsque je les ai vus à Lille 5 jours auparavant. Gira engueule ses musiciens dès le début du set, et ses harangues et mantras sont plus passionnés. Nous ne resteront que 10 minutes, mais celles-ci promettaient un set bien meilleur que celui du Grand Mix de Tourcoing. Mais c'est l'histoire d'un autre report... Pauline Oliveros, elle, jouera dans la classieuse Hertz. Voilà bien le set de la journée dont je ne savais pas du tout attendre. Oliveros est une légende vivante de la musique électronique expérimentale, une pionnière dont l'instrument fétiche est l'accordéon. Âgée de bientôt 85 ans, la dame arrive sur scène canne à la main, grand sourire aux lèvres et s'assoie péniblement sur son siège. Son accordéon est rouge, métallique et massif (un Roland pour ceux que ça intéresse), quels sont va-t-elle bien pouvoir en tirer ? De toute évidence, je la sous-estimais. Le silence se fait dans la salle, et enfin Pauline Oliveros joue sa première note. Le concert qui va suivre sera parfaitement indescriptible mais je ferai de mon mieux. Ces notes qui seront jouées ne seront pas des notes "d'accordéon" pour la plupart ; ce gros appareil rouge camouflé en instrument pour pakis dans le métro est en fait un sampler. À chaque touche correspond un son pré-enregistré. Ainsi le clavier droit est-il une chorale de voix digitales (le taquin pourrait y répéter le thème de Mario 64) et le clavier gauche se partage entre des slaps de contrebasse (le plaisantin y verra une occasion de rejouer le thème de Seinfeld) et des notes à peu près ordinaires d'accordéon. Oliveros dispose aussi de boutons permettant de changer le mode de sampler, pour modifier le timbre de son clavier droit. Mais plus importante que l'instrument lui-même est la démarche d'Oliveros qui compte et qui interroge. À première vue, la dame semble découvrir son instrument, tâtonnant de touche en touche, comme guidée par une totale impro aléatoire. Libre à chacun d'y voir ce qu'il veut, et ce concert m'aura autant fasciné et emporté qu'il m'aura frustré et horripilé. Oliveros semble avoir voulu éliminer toutes les conceptions préalables sur comment jouer de son instrument, et de fait entre le pianotage instinctif et les drones fortuits tout semble indiquer qu'on assiste à une (re)découverte entre l'instrument et l'artiste, à l'élaboration plus ou moins laborieuse d'un nouveau langage. Et dans cette improbable soupe primitive, les recherches aléatoires sur le clavier sont aussi désarçonnantes que les drones enfin trouvés sont envoûtants. Chaque climax du style est un authentique soulagement. De courte durée car Pauline Oliveros, impitoyable dans la perpétuelle remise en question de son savoir, ne tardera pas à s'en aller poursuivre une nouvelle muse. Ainsi se poursuit et s'achève le concert, écrémant la Hertz de ses spectateurs les moins tenaces. Oliveros ne s'arrêtera que lorsqu'elle ne trouvera plus rien à faire dire à son instrument. S'ensuit une standing ovation qu'elle accueille avec humilité et surprise, avant de repartir. Sans sa canne. Aujourd'hui encore je ne sais quoi en penser. Ai-je aimé ou non ? J'ai été emporté, ça c'est certain, dans un endroit où on ne m'avait encore jamais emmené. Il me faudra du temps pour ré-atterrir ; un gros coup de mou s'ensuivra, dont je n'émergerai que lorsque s'entamera le dernier concert. Voilà donc ce que peut faire quelqu'un qui n'a cessé de se remettre artistiquement en question durant plus de 60 ans ? Une authentique exploratrice sonore.

Samuel Kerridge : Sorti d'Oliveros, mais pas encore revenu sur terre, je pars vers Kerridge (indus techno) à la Pandora. Je m'attendais à en prendre plein les oreilles ; visiblement le mec envoie du pâté sur album, sa musique violente et assourdissante. Mais finalement une fois sur scène le volume premièrement est très raisonnable, et son style est étrange. Si mon voisin a bien pris son pied, je suis resté assez circonspect face à une musique qui semble avec le cul entre deux chaises, ne sachant pas marier sa composante techno avec son goût pour le collage/l'expérimentation sonore. Je ne suis pas franchement emporté, je me contente d'apprécier assez passivement. Un rendez-vous manqué, rien de bien grave. Peut-être favorisé par ma redescente (toujours en cours) du set d'Oliveros. Je redescends me préparer pour St. Francis Duo.

St. Francis Duo : Retour dans la Hertz. St. Francis Duo consiste du duo du batteur Steve Noble et de sieur Stephen O'Malley himself (Sunn O)))). Les deux improviseront pendant trois quarts d'heure. Cette impro verra globalement Noble s'exciter le plus possible sur sa batterie pendant qu'O'Malley pose des drones avec sa guitare en arrière-plan. Je suis assis juste devant Noble, résultat je m'en prends plein les oreilles (l'enfoiré frappe comme un sourd) et je suis obligé de mettre assez vite mes boules quiès. Malgré son technique, Noble m'épuise assez vite, son jeu est extrêmement démonstratif et il semble jouer essentiellement pour lui-même plutôt que de tenter de construire quelque chose avec O'Malley, qui lui se borne à droner dans son coin. Pas une impro des plus communicatives... Il s'adoucira tout de même, pour se mettre à utiliser sa batterie de la façon la plus idiosyncratique possible en renversant ses cymbales et en se mettant à utiliser tout un panel de petites percussions. Je ne peux alors m'empêcher de penser au batteur des Necks, qui avait aussi tout un sac de percus bigarrées, sauf que lui faisait partie d'un tout... ce à quoi échoue le duo. Mon spleen post-Oliveros n'est toujours pas passé. Pourvu que ça s'en aille vite, le dernier concert du festival va bientôt commencer...

Johnny Greenwood, Shye Ben Tzur & the Rajasthan Express présentent JUNUN : Junun, interprété dans son intégralité. L'album de Johnny Greenwood et Shye Ben Tzur en collaboration avec le Rajasthan Express m'avait beaucoup emballé l'année dernière, avoir l'occasion de le voir interprété en live (qui plus est en clôture de festival!) était une opportunité en or. D'autres concerts s'annonçaient alléchants, dont Alessandro Cortini (que mon poto préfèrera aller voir), mais impossible de rater Junun. Grand bien m'en a pris : dès les premières secondes, je m'extrais de mes ruminations. Comme les Pyramids avant eux, la section cuivre du groupe arrive par l'entrée public de la Grote Zaal, entamant l'intro super catchy de l'album. Tout le monde la scande en choeur et frappe des mains. En moins de deux minutes le public est déjà à fond. Ce qui s'ensuivra demeurera comme le véritable moment de fête du festival. Alors que l'année dernière s'était clôturée avec Deerhunter et Atlas Sound (en live croyez moi c'est l'ennui assuré), là c'est la liesse pendant une heure. Ces indiens sont des putain de bêtes de scène, ils chantent tous comme des dieux, dansent avec style et bien sûr jouent à la perfection, donnant l'impression de baigner dans la musique depuis leur naissance. À côté de ces mecs, Johnny Greenwood fait franchement tâche avec sa gueule d'emo de 16 ans, ses mèches de cheveux et son pull en laine jaune moutarde, à se crisper sur sa guitare en fléchissant les genoux. Les tubes s'enchainent les uns après les autres, sans la moindre fatigue de la part des showmen ni la moindre lassitude de mon côté. Et plus ça va plus je sue. Chacun des musiciens aura sa minute de gloire, son solo déjanté, son pas de danse acrobatique... tous ont le sourire jusqu'aux oreilles et la moustache fière. Et ça fait du bien bordel, de finir là-dessus, de bouger n'importe comment jusqu'à l'épuisement, de chanter des paroles au pif pourvu que la mélodie colle... ça donne envie de revenir l'année prochaine. Le temps de se taper un rappel explosif et il est déjà temps de récupérer pour la dernière fois ses affaires au vestiaire avant de dire au revoir au Tivoli. Le Guess Who 2016 c'est fini, et fidèle à lui-même, il aura surpris jusqu'au bout : la meilleure journée de ce festival c'était bien ce dimanche qui s'annonçait comme bien mais sans plus.

I'LL BE BACK


... mais on a pas encore tout à fait fini. On est sur XSilence ici, et s'il y a bien une chose qu'on aime faire c'est des tops ! Alors voilà :

Top 10 du festoche :

1 - Tim Hecker
2 - Elysia Crampton
3 - Junun
4 - Horse Lords
5 - Fennesz
6 - Mario Batkovic
7 - Kyoka
8 - Josephine Foster
9 - Circuit des Yeux
10 - Container


Mentions honorables pour :

Maya Dunietz et son charme, qui m'a fait découvrir une artiste de génie ;
William Tyler pour m'avoir fait vivre les frissons de guitare primitive en live ;
King Creosote, pour être un type adorable ;
Les filles de Illighadad pour avoir fait danser devant mes yeux le sosie de Chelsea Wolfe ;
Wilco pour avoir quand même balancé de grands moments ;
Deerhoof pour avoir balancé probablement un des meilleurs sets du festival en mon absence ;
Phurpa pour avoir de la gueule même si ça ne me convainc pas tout à fait ;
Pauline Oliveros, pour avoir modifié la perception que j'ai de la musique.


Top 7 des plus grosses frustrations :

1 - Ne pas avoir attendu le début du set de Laraaji
2 - Ne pas être allé voir Deerhoof dès le départ
3 - Avoir raté Raime
4 - Avoir choisi Aine O'Dwyer plutôt que Ryler Walker
5 - Ne pas m'être bougé pour Tau
6 - Ne pas avoir été celui qui a gueulé à Bischoff de fermer sa gueule
7 - Avoir choisi Delphine Dora plutôt que Tashi & Yoshi Wada.


Excellent !   18/20
par X_Wazoo


  Pauline Oliveros s'est éteinte ce 25 novembre... J'aurai assisté à son dernier concert. Chapeau l'artiste.


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