Laurie Anderson

Mister Heartbreak

Mister Heartbreak

 Label :     Warner 
 Sortie :    mardi 14 février 1984 
 Format :  Album / CD  Vinyle  K7 Audio   

Quand elle parle de sa création artistique, Laurie Anderson se compare à une "storyteller", une conteuse plus qu'à une musicienne. Ces disques sont un peu comme des narrations musicales. Son chant évoque bien cette complexité : il peut être éthéré, fragile, d'une grande pureté, comme il peut laisser place à la simple récitation (au spoken word). C'est en concert que son rôle de poétesse et de récitante sera le plus spectaculaire. Elle donnera en Février 1983 à l'académie de musique de Brooklyn une série de concerts répartis sur 4 nuits, intitulée United States Live. A travers cette prestation scénique presque théâtrale, Laurie Anderson met en scène la société américaine au début des années 80 en proie à un modernisme frénétique. Elle témoigne de l'avènement d'une nouvelle ère : celle de l'informatique, de nouvelles technologies et médias de communication. Elle s'interroge sur la place de l'être humain à travers cette nouvelle donne. C'est une artiste unique et complète : musicienne mais aussi peintre. Ses disques se regardent, se contemplent et s'écoutent. Elle maîtrise savamment l'art des assemblages, des installations artistiques hétéroclites, des vidéos. Ses créations sollicitent nos sens et les 7 titres de Mister Heartbreak sont conçus comme de fines miniatures musicales, des vignettes mélodiques.
Ce disque est une invitation au voyage. Des paysages défilent, des climats, des couleurs. Big Science était le disque du temps, cet album serait celui de l'espace ou des lieux. Une topographie de l'âme et de ses "états", une signalétique des émotions. A chaque titre, un décor, une ambiance, un relief. Imaginez d'étranges instrumentations exotiques, une jungle bruitiste traversée de langueur vocale, aérienne et de saturations orageuses (engendrées par les incursions intempestives d'Adrian Belew à la guitare orageuse).
"Sharkey's Day" le polyrythmique et le sauvage. "Kokoku" la sucrerie nipponne. "Langue d'Amour", le tendre et le mélancolique. "Gravity's Angel", le chamanique et le mantra. "Excellent Birds", le léger sautillant et polyglotte. "Blue Lagoon", le bleu synthétique, l'abyssal numérique. "Sharkey's Night" le distordu et filmique.
La pochette de ce Monsieur Crève-coeur (une lithographie de la dame) reflète bien la tonalité primesautière, minimaliste de cette musique imagée : de jolis collages naïfs en équilibre instable, des assemblages de formes en lévitation. On trouve un boeing, un palmier, un éclair, une bottine féminine, un parapluie, un saxo, une téléviseur en train d'imploser ; toute cette joyeuse ménagerie flottante du bizarre a pour fond un volcan (de chiffon ou en papier mâché). Ce dessin me fait penser à un cocktail rempli de différentes saveurs et coloris. La musique est elle aussi bigarrée car tissée de bruits ("Sharkey's Day" et ses cris de singes, de perroquets), de boucles sonores, de rythmes dansants, de lyrisme, de murmures, aux contours connus mais sous l'emprise d'une imagination mutante. Les musiciens qui accompagnent cette poétesse fantasque sont légions sur ce disque : Bill Laswell à la basse, Adrian Belew et Nile Rodgers à la guitare, Anton Fier à la batterie, Peter Gabriel au chant, William S. Burroughs à la narration, pour ne citer que les plus connus. La diversité, la débauche plutôt et la richesse des instruments employés créent un exotisme enchanteur et mystérieux. Pour les instruments électroniques, on peut entendre synclavier, vocoder et d'étranges conques "électroniques" (sûrement une invention de l'artiste transformant et modernisant ce coquillage-trompette utilisé par les marins). Pour les cordes : le classique violon, le kayagum de Corée, cithare à 12 cordes et le koto du Japon autre cithare à 13 cordes. Pour les percussions : des plus incongrues comme bambou, contre-plaqué, bassines, cuvettes, aux plus folkloriques comme cloches, tambours d'acier, toms, woodstock (morceaux de bois rectangulaires sur lesquels le joueur tape avec des baguettes) mais aussi des instruments africains avec les tambours batá (l'iyá, l'okónkolo), ou encore le chekeré, ainsi que l'emploi de boîtes à rythmes diverses (Linn drum, Simmons).
La démarche créatrice de Laurie Anderson est proche des projets contemporains de Brian Eno (Another Green World), des Talking Heads (Fear Of Music, Speaking In Tongues) et de David Byrne (The Knee Plays et son hommage aux théâtres japonais Nô et Kabuki). Une musique sans frontières et tabous, expérimentale et aventurière, non seulement respectueuse des traditions, du "folklore" musical mais aussi tournée vers le futur et inventant son propre langage.
Dans Big Science et Mister Heartbreak Laurie Anderson peint un curieux univers fait de contrastes, de symboles, de signes et de signaux. Une "toile" baroque et moderne. Un diptyque du fabuleux et du bizaroïde.


Exceptionnel ! !   19/20
par 22goingon23


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