Autour De Lucie

Immobile

Immobile

 Label :     Nettwerk 
 Sortie :    mardi 27 janvier 1998 
 Format :  Album / CD  Vinyle  K7 Audio   

Chère Valérie,

Je suis amoureux de toi.
Je sais que c'est un amour de jeunesse mais même si de l'eau a coulé sous les ponts, je ne t'ai point oublié. Car tu as été mon premier.

Je me souviens la première fois qu'on s'est rencontré. Je crois que c'était en 1999, il était tard dans la nuit, vers deux-trois heures du matin, et je regardais MTV et son émission Alternative Nation. On ne peut pas dire que cette année là fut rempli de moments énorme. Lorsqu'on est ado, et que l'on se rend compte de la stupidité du monde, on ne croise que très peu de motifs de réjouissance. Et je suis tombé sur toi. Jouant sur un terrain vague. Avec des voitures. Et des immeubles HLM. Et ce filtre bleu qui proposait une ambiance glauque à l'ensemble. La chanson me paraissait agréable avec ses guitares sèches mais une certaine langueur me titillait l'esprit comme par perversité (ah ! ces roulements de tambour). Ce clip de "Sur tes pas" me hanta toute la nuit.

Alors je me suis efforcé de te retrouver. Et j'ai séché les cours pour aller à la médiathèque retrouver l'opus qui contenait ce single. La pochette où tu es adossée à une porte de wagon dans un train, avec cette lumière blafarde mais réconfortante, est devenue vite un petit trésor.
Pourtant je n'écoute pas de groupes français. Pendant longtemps, je les ai jugé trop faiblards par rapport à d'autres. Sois indulgente, j'ai connu d'autres styles, d'autres femmes... Et puis un jour, je suis tombé sur des groupes shoegaze français. Tu te souviens de Planète Zen et de Muriel Bonfils ? Non, ne t'inquiète pas, il ne s'est rien passé entre nous. Mais vous étiez bien amis non ? Vous avez même travaillé ensemble à l'époque. Bref, c'est elle qui m'a reparlé de toi.

Et je me suis rappelé au bon souvenir. J'étais encore jeune. Je ne connaissais quasiment rien à la musique. Au lycée, j'étais content d'écouter quelque chose que les autres n'écoutaient pas. C'est peut-être puéril, mais qu'est-ce que je pouvais être fier de te citer, tandis que tout le monde s'accordait une étiquette de pseudo-rebelles afficionados de la musique alternative, alors qu'il ne s'agissait que de fils à papa entichés de Tryo sans aucun mérite (tout le monde écoutait Tryo et, sans le savoir, ils ne faisaient que suivre la mode). Bien-sûr, je ne jurai que par Radiohead et les Smashing Pumpkins, mais toi, c'était différent : je t'avais découvert tout seul. Et ce fut le coup de foudre.
Et aujourd'hui, lorsque je me suis replongé dans cet album, que je croyais ne plus jamais écouter de ma vie (on ne revient pas sur ces amours de jeunesse, tu le sais bien), ce fut un choc : c'était comme les premières fois ; je n'avais rien oublié. Je me demande même s'il n'a pas pris de la valeur par pure nostalgie...

J'aime bien cette violence qui prend à la gorge dès les premières secondes de "Selon l'humeur" avec ce riff répétitifs, agressifs, voire même méchant. Mais tu es là, mutine et secrète, à scander tes paroles mystérieuses, presque en parlant, comme si tu chuchotais à l'oreille. Le morceau est court, déjà, c'est une claque.
Dans l'ensemble, cet album sera loin d'être suave. Rempli de chausse-trappe, on y côtoie une atmosphère assez étrange où on surprend quelques arrangements bizarres (les tum-tum-dadda innocents sur "Immobile", les crissements de violons sur "Qu'avons-nous fait", la boite à rythme de "Ne vois-tu pas"), des guitares plutôt acérées, des bruits de studio en arrière-fond, des sortes de fantômes de piano, de slides, des sons de pas ou de vents qui habitent l'oeuvre.

Ta voix, fine, claire et pourtant immensément douce, se laisse glisser, portée par des arias, tout comme les mélodies d'ailleurs, qui ne sont pas infligé à l'auditeur pour le convaincre d'adhérer à un principe ou un ton particulier, elles sont là parce qu'elles sont juste proposées, et elles reviennent et reviennent encore, comme dans une valse ("Qu'avons-nous fait" qui se délite sur des "dadada"), et ce, de manière très langoureuse. Le tout ne drape d'un spleen qu'on ne sent pas venir ("ne vois tu pas que tout ceci ne nous mène nulle part ?") mais qui finit par s'infiltrer tout notre corps jusque ne plus pouvoir s'en aller, et l'on se prend à fredonner, à chanter par-dessus les paroles, ces tendres mots qui à l'écrit sont des crèves cœur mais qui à l'oral frôlent l'âme comme des plumes. Car, oui, j'ai beaucoup fredonné tes textes, quand bien même elles restent d'une poésie sibylline.
On aurait pu penser à un disque mièvre, rempli de bons sentiments, ce n'est absolument pas le cas. L'album est calme, d'obédience pop, mais il n'est en aucun cas facile et oscille entre noirceur et reflet brillant. Le rythme dynamique ou chaloupée selon les occasions alterne ainsi passages fougueux ("La Vérité") et moments plus reposés, voire somnolant ("L'eau qui dort"). Ou insidieux.
un certain laisser-aller imprègne l'album, ni joyeux, ni malheureux non plus, juste d'un charme fou, légèrement décalé, une sorte de beauté venimeuse. Voire même une ironie noire qu'on décèle de ci, de là ("Je vous ai tué ce matin").

D'où la sensation, à l'écoute des morceaux, de ne jamais savoir sur quel pied danser. L'album n'est pas un recueil de clichés et de recettes préparées à l'avance, il s'agit bien d'un disque personnel. Et se prend à vouloir y rester et rester encore, prolonger cet instant de paix, de beauté simple, inaltérable, à l'abris de la violence du monde, car le monde est cruel et agressif, tu le sais tout comme moi ("Restons encore immobile, rien ne nous attend" me susurres-tu à l'oreille).
Avec toi, mon amante, et je me replonge dans une étreinte caressante et douce. Car, au bout du compte, l'authenticité ne s'éteint jamais et c'est vers là qu'on revient toujours.

Tendrement.


Excellent !   18/20
par Vic


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