John Fahey

The Yellow Princess

The Yellow Princess

 Label :     Vanguard 
 Sortie :    1968 
 Format :  Album / CD  Vinyle   

The Yellow Princess est une enfant de la Mort. Il y est question de requiems, d'hommages, de marches funèbres (pour Martin Luther King), de commémorations, de deuils... Chez John Fahey ça n'est pas forcément nouveau, lui qui avait déjà un album nommé Requia, composé – je vous le donne en mille – de 4 requiems. Mais en 1968, le John témoigne d'une volonté nouvelle (pas forcément consciente de sa part) d'incarner ce thème, de créer un album traversé de part en part par une véritable cohésion. Jusqu'ici, le guitariste a certes pondu nombre d'albums cohérents, il s'agissait cependant d'une cohésion incidente – en tant que représentative d'un épisode donné dans la vie du John, unie plus par un son d'enregistrement lié à des conditions de contexte (le très lo-fi Transfiguration of Blind Joe Death par exemple) – mais rien qui semblait aller au delà. À mes oreilles, même si je serais bien en mal d'expliquer vraiment pourquoi vu que je cause d'une musique instrumentale à la narration forcément abstraite, The Yellow Princess est à l'époque de sa sortie l'œuvre de Fahey qui comporte la narration la plus forte.

Historiquement, il s'agit du second (et dernier) enregistrement de l'homme pour le label Vanguard. Le deal étant que Fahey pouvait publier ses délires expérimentaux (cf la majorité du volume 4 et les field recordings du volume 6) sur son bon vieux Takoma Records, tant qu'il gardait ses disques les plus commerciaux pour Vanguard. Moyennant quoi il se voyait offrir un budget conséquent et des musiciens additionnels si l'envie lui en prenait. Peut-être cette opportunité a fourni au gros John l'occasion de voir les choses à plus grande échelle.

Cette rupture ne tarde pas à se montrer à l'abord du disque ; elle nous saute même à la figure dès la première piste, morceau-titre qui est le fruit d'un lent et minutieux travail de 12 ans. Une retranscription de l'ouverture de l'opéra de Camille Saint Saëns, la Princesse Jaune. À partir de cette retranscription, Fahey improvise en y insufflant ses obsessions ; son tempo élastique, ses ruptures, son blues métissé d'influences plus ou moins discernables, ses sautes d'humeurs, et crée un petit chef-d'œuvre hybride de même pas 5 minutes, entre course échevelée, danse funambule et apesanteur avinée. Pas loin derrière, "Lion" nous raconte une histoire courte en 3 mouvements, celle de feu le chat du John : une échauffourée ragtime malicieuse toutes voiles dehors, à laquelle succède une oraison funèbre qui se réapproprie le chant de trompette douloureux des militaires qui rendent hommage aux hommes tombés au combat ; s'ensuit une longue remémoration douce-amère des exploits du félin ; une brève reprise de l'oraison, histoire de dire au revoir une dernière fois, avant de repartir dans le mouvement guilleret et sautillant de l'intro : Lion bondit à nouveau, sans doute dans le paradis des chats ! L'histoire d'une vie, d'une mort et d'un deuil en 5mn chrono, où allégresse et chagrin se côtoient sans se marcher dessus.

Et qu'est-ce qu'on respire ici ! Le volume 6 était paisible, sensible et faisait résonner les notes de par l'élégance de son jeu articulé et par la présence d'une acoustique propres à la réverbération (sans oublier la lo-fi croustillante qui nimbe le tout d'une aura unique), mais The Yellow Princess traite différemment l'appropriation du silence, manie et soupèse avec doigté la distance entre chaque note. La qualité du son n'ayant rien de particulièrement remarquable (c'est alors le disque le plus "propre" de Fahey, ce qui n'est pas nécessairement une amélioration quand on constate à quel point l'aura des précédents peut être liée au grain lo-fi), c'est par le jeu seul – qui n'a jamais témoigné de tant de souplesse, de patience, de justesse tout simplement – que le John insuffle ce sens narratif implicite, cette tenace impression que le morceau, avec ses seules 6 cordes, est doté de poumons qui enflent et d'un cœur qui bat. Je dis 6 cordes, mais je mens un peu...

Car l'originalité de The Yellow Princess, c'est aussi d'apporter de nouveaux instruments à cette guitare habituellement solitaire. Ce sont les membres de l'excellent groupe psyché Spirit (les vrais se reconnaîtront) qui viennent prêter épisodiquement main forte à Fahey pour deux morceaux précis. Leur apport permet au John de tester de nouvelles choses, et de donner une chair nouvelle à des pistes simples. Ici, "March for Martin Luther King" est guidée par des roulements de toms en forme de march militaire, tandis que des notes d'orgue tenues et une subtile ligne de basse viennent donner une belle ampleur à un hommage simple à la guitare. Quant à "Dance of the Inhabitants of the Invisible City of Bladensburg", l'une des pistes les plus belles (et inattendue) de l'album, un drone d'orgue suffira à rendre vertigineuse une méditation au bottleneck ; un morceau qui ne peut manquer d'évoquer une sorte de passage vers l'autre monde, qui explose sur les 30 dernières secondes où basse, guitare électrique et batterie viennent entamer un groove lent, puissant et... cool, en fait, tout simplement.

Dernière curiosité du lot ; "The Singing Bridge of Memphis, Tennesse", une composition de musique concrète basée sur des enregistrements de field-recording, composée avec Barry Hansen. Le volume 4 expérimentait sans grand flair, Requia collait avec enthousiasme mais sans vraiment trouver résonance chez moi et les field recordings du volume 6 étaient agréables mais se contentaient d'être relégué à l'arrière plan. Cette fois (pression commerciale oblige?), Fahey réduit ses velléités expérimentales à une portion très congrue, une simple composition de 3 minutes, mais qui est sans doute le plus bel ouvrage – et le plus mature – de sa part jusqu'ici, question musique concrète. Sans doute est-ce en partie dû à la grande part de l'apte Barry Hansen dans le processus de montage, mais quoiqu'il en soit la maîtrise est impressionnante, et l'inspiration qui transforme ces sifflements en échos métalliques (ou bien est-ce dans l'autre sens?), ce train qui semble passer à côté de nous, ces résonances de guitare qui retentissent et restent à flotter dans l'air...

Et la mort donc. Elle a été évoquée en filigrane le long des diverses pistes de cette Yellow Princess, mais la composition qui incarne la faucheuse de la manière la plus vivace et cruelle, c'est encore celle qui conclue l'album : "Irish Setter", une des compositions les plus tristes, désolées et solennelles de la carrière pourtant bien fournie de John Fahey. Une des plus vivantes également, car ses thèmes mélodiques s'y trouvent incarnés tantôt dans le recueillement le plus humble, tantôt dans un tempo enflammé, exécuté avec une rage désespérée. Peut-être, comme dans "Lion", Fahey rend-il ici hommage à un animal décédé, un chien setter cette fois. Mais on a du mal à trouver l'éclaircie dans ce deuil, qui ne nous épargne rien au long de ses 7 minutes. Même pas la lenteur déchirante de la pénultième lamentation, qui assène chaque note comme un coup de poignard, et nous fait ressentir avec trop de détails la morsure froide des cordes en métal.

La mort de Yellow Princess, c'est enfin – et pardon d'en revenir à des considérations si pragmatiques – celle d'un deal. L'album aura des ventes décevantes, si bien que lors que Fahey se tournera une troisième fois vers Vanguard pour un projet coûteux impliquant un orchestre Dixieland, le label dira non et coupera son budget, l'obligeant à aller voir ailleurs. Mais une fois de plus, ceci est une autre histoire.


Exceptionnel ! !   19/20
par X_Wazoo


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