Abstrusa Unde

Discussion avec Thibault Shwartz [mars 2013]

Thibault Schwartz, compositeur d'Abstrusa Unde, a accepté de répondre en ce mois de mars à quelques questions d'Arno Vice, histoire de parler musique, futur et black métal. Introspection n'était qu'un coup d'essai, nous attendons la suite avec impatience...



Introspection est originellement sorti en 2010. Pourquoi le re-publier plutôt que de proposer un nouvel album ? Il n’avait pas bénéficié de la promotion qu’il mérite ?

Introspection est « sorti » en avril 2011. L’idée n’était pas vraiment de le vendre mais plutôt d’avoir un souvenir des quelques années qui venaient de s’écouler pour le groupe (un grigri autoproduit histoire de garder une trace en somme) donc on en a fait faire un nombre assez limité pour pouvoir en distribuer aux copains, aux curieux, et éventuellement payer les enveloppes et le tirage des versions promos. Ces versions promos ne sont jamais parties étant donné que j’étais très pris par d’autres activités en parallèle, du coup on peut dire que l’album n’a quasiment pas eu de promo lors de sa sortie hormis le bouche à oreille.bouche-à-oreilleouche-à-oreille que nous sommes entrés en contact avec Apathia Records l’année dernière et qu’à l’issue des discussions que nous avons eues, ces packs promos ont pu sortir de leur poussière pour atterrir un peu partout à l’occasion de la réédition de l’album. Et à notre grande surprise, l’album a reçu un accueil globalement positif malgré son caractère « 100% autoprod », ce qui fait assez plaisir. Le prochain album est en cours d’écriture.

Une dizaine d’artistes venant d’horizons divers sont crédités sur l’album. Comment s’est effectué le choix des musiciens qui t’accompagnent ? Devaient-ils avoir des qualités bien précises ?

Comme Abstrusa est, à la base, un projet perso et que la batterie n’est pas l’instrument le plus facile à harmoniser qui soit, j’ai construit le collectif de musiciens en fonction des sonorités que je voulais assembler dans les compositions et que j’étais incapable d’apporter. Tout le reste s’est fait au fil du temps, à force de rencontres. Je ne suis pas du genre à recruter sur CV donc y a pas de secrets: si ça sonne et que l’énergie est là, c’est tout bon. Je fais de la musique par passion, ce n’est pas mon activité principale – ce qui n’empêche pas d’avoir dans le groupe différents membres musiciens professionnels – donc c’est plutôt l’envie partagée de faire cohabiter des univers sonores différents qui nous a mené au line-up actuel.

Toi mis à part, les autres intervenants n’officiaient pas spécialement dans le Black Métal. Qu’est-ce qui les a séduits dans la musique d’Abstrusa Unde ?

Une majorité des membres d’Abstrusa vient de la sphère Black : Matthieu (clavier) a évolué dans différentes formations de Black et de Prog depuis 15 ans; Renaud (guitare, Wormfood & Ex-Borgia), Alexis (basse, Ex-Borgia), Aurélien (chant, Ex-Borgia), Augustin (chant, Ex-Taliesin) et moi avons joué beaucoup de Black et de Death depuis une petite dizaine d’année; Diane (violon) connaît parfaitement la scène également, donc au final il n’y a que Perrine (chant), Céline (violoncelle session) et Elodie (clarinette session) qui ne viennent pas directement de ce milieu musical. Dans tous les cas, tout le monde partage l’idée initiale du projet qui est de se faire plaisir en mélangeant une section classique / acoustique à un line-up plus bourrin. Ce qui n’a rien de révolutionnaire en soi mais laisse quand même un peu plus de libertés en termes de timbres. Après c’est vrai que ce n’est pas évident à mettre en place, heureusement j’ai eu la chance de trouver les bonnes personnes au bon moment pour me permettre de continuer jusqu’à avoir tout le groupe réuni.

Peut-on considérer Abstrusa Unde comme un véritable groupe ou comme un projet dont tu serais l’unique tête pensante, sur le modèle d’Arjen A. Lucassen pour Ayreon et Star One ? La formation du prochain album sera-t-elle complètement remaniée ?

Abstrusa est en effet un projet personnel où je compose la quasi-totalité et interprète certaines parties (batterie et un peu de chant), mais je laisse l’écriture ouverte pour les membres qui souhaitent y participer (Renaud a par exemple fait évoluer ses parties de guitare). Je me suis aussi occupé de l’artwork, de l’enregistrement, du mix, etc. Pour le prochain album, la formation évoluera en fonction des morceaux : contrairement à Introspection qui a été principalement composé par rapport à des contraintes de live, le prochain sera du pur projet studio, ce qui devrait permettre de faire évoluer beaucoup de choses en termes d’ambiances et de structures. Évidemment, il y a de fortes chances qu’on y retrouve une partie du line-up d’Introspection, mais cette fois-ci je ne me limiterai pas à la taille du studio de répète ou des entrées de la console.

Pour une première production, je trouve que le style est déjà très mature, bien affirmé. Combien de temps as-tu mis pour composer Introspection ? Quel a été le processus d’écriture et que t’ont apporté tes collaborateurs ? Pensais-tu déjà à eux en écrivant ?

En réalité cet album a eu deux prédécesseurs que je n’ai pas pu enregistrer et sur lesquels je me suis fait la main. J’ai commencé à rassembler les membres d’Abstrusa pour enregistrer le second, qui se structurait d’après le mythe d’Orphée et était composé pour un octuor. C’est après avoir travaillé – en vain – pendant deux ans sur le montage de cet album avec le groupe que j’ai composé Introspection afin de mettre à profit le collectif qui était alors opérationnel. Donc oui on peut dire que cet album a été écrit sur mesure par rapport au line-up, le but ayant été de simplifier (au sens de « rendre jouable ») des choses que je voulais faire. En gros au lieu de tout caler en 7/8 ou en 13/16 je suis revenu à des métriques plus conventionnelles, et j’ai accepté de faire des mélodies jouables avec des mains à dix doigts… C’était pas plus mal au final car ça m’a permis de synthétiser certaines choses, de les rendre plus lisibles, même si l’ambiance des nouveaux morceaux était légèrement différente. J’ai composé les différents morceaux en à peu près un an entre 2008 et 2009, mais il y a aussi eu beaucoup de travail après l’enregistrement, j’ai notamment modifié plusieurs fois les arrangements clavier et la structure des morceaux pour gagner en cohérence, parce que les compos ne me plaisaient plus en l’état. Pour le prochain album j’utiliserai des outils de composition différents afin d’intégrer ces choses dès le début, et en termes de structures ça n’aura probablement rien à voir (retour aux sources…).

Peux-tu nous détailler le concept d’Abstrusa Unde ? Que souhaitais-tu créer en te lançant dans ce projet ?

Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a un « concept » derrière Abstrusa, en réalité ce projet est un jeu d’écriture musicale que je fais par passion et que j’essaye de mener jusqu’au bout. La raison à cela est assez simple : ayant eu la chance de côtoyer différents mondes musicaux quand j’ai appris la batterie et les percussions, j’essaye juste de créer mon petit cocktail maison avec ces influences, par simple plaisir intellectuel. C’était aussi une façon de casser la routine des répètes que je faisais avec mes différents groupes : faire du blast et des nappes à la double c’est marrant (autant que les impros en 7/8 d’ailleurs) mais y a pas que ça dans la vie.

On sent vraiment à travers la qualité de la production, la richesse des sonorités ou encore l’iconographie que tu aimes les choses raffinées et que rien n’a été fait au hasard. Puises-tu ton inspiration dans d’autres arts que la musique ? Quels sont les écrivains, peintres ou cinéastes qui t’inspirent ?

J’ai une double activité professionnelle d’architecte et de développeur informatique, donc il faut croire qu’inconsciemment ce que je fais en musique subit une certaine déformation! Globalement tous ce que je lis ou vois est uniquement rattaché à mon travail, je n’ai pas vraiment d’inspiration particulière en ce qui concerne la composition musicale, ça vient comme ça, et puis ça provient aussi des choses que j’écoute à longueur de journée (je travaille presque toujours avec un fond musical). Pour l’artwork, je pars du principe que tout support d’échange nécessite une attention particulière: j’aime que l’objet soit bien fini et qu’il prolonge l’expérience d’écoute, sinon ça n’a aucun intérêt de continuer à produire des supports physiques qui ne sont que des boîtes génériques.

Je trouve que ton approche du Black Métal se démarque assez radicalement de ce qui se fait habituellement en France. Comment te positionnes-tu par rapport à cette scène et y a-t-il des groupes dont tu te sens proche, ne serait-ce qu’idéologiquement ?

Je ne pense pas que la démarcation est si forte, la scène métal française à de nombreux groupes qui sonnent peut-être différemment mais qui forment une sorte de mouvement de fond duquel on n’échappe pas. À défaut d’une quelconque idéologie, je dirais que la musique d’Abstrusa est influencée par Orakle, Aluk Todolo, Borgia, Anorexia Nervosa, Maleficentia, Alcest, Artefact, Ataraxie, Blazing War Machine, CNK, etc. Et puis bien sûr je me sens obligé de citer Magma qui je pense reste une référence absolue, même si certains se plaindront toujours que ça blast pas assez…

Personnellement, et au-delà de la scène française, je n’ai pas tellement ressenti l’influence d’Arcturus. En fait, je pense davantage à Sirius en vous écoutant voire à Ebony Lake dans une moindre mesure. Sont-ce des artistes que tu apprécies ?

Ça fera peut-être sourire mais je ne connaissais pas ces groupes avant que tu ne les cites. Je viens de passer une demi-journée dessus et… Grosse claque, c’est vraiment excellent ! Donc je suis flatté de la comparaison, et je vais écouter tout ça plus attentivement dans les jours qui viennent. En ce qui concerne Arcturus, c’est simplement un des groupes que j’écoute le plus (leurs trois premiers albums sont juste parfaits), donc je pense que c’est juste de les mentionner dans la case « influence », après c’est vrai que ce n’est pas dans notre intention de sonner comme un groupe de reprise.

Le public peut parfois se montrer intégriste. Comment sont perçus votre approche résolument avant-gardiste, l’influence heavy des guitares et surtout le chant féminin ? Vous sentez-vous en marge ? À quoi ressemble l’auditeur type d’Abstrusa Unde selon toi ?

Pour être honnête, je ne me pose pas ces questions d’image et de ciblage de consommateurs lorsque je fais de la musique, celles-ci sont déjà assez présentes dans mes autres activités… Je fais de la musique qui me plait pour que je puisse la jouer et l’écouter, pas pour générer une source de revenus ou former un fan club. Si d’autres personnes apprécient, alors il y a un intérêt à la partager (via Internet ou les disques), mais je ne compose pas pour un public, une recherche d’étiquette ou pour avoir des « Like » sur les réseaux sociaux. Je fais ma merde pour moi. Même si c’est bien sûr gratifiant de voir que notre public est relativement hétérogène, malgré des compositions qui restent orientées métal. Pour revenir à ta question, si je voulais écouter certaines personnes :
- on n’est pas assez avant-gardiste pour se réclamer de l’avant-garde (je suis tout à fait d’accord sur ce point, en même temps « expérimental » ne veut pas forcément dire « avant-garde »). Je ne suis pas chercheur en musicologie donc ça tombe bien.
- on n’est pas assez « Metal » parce qu’on a eu le malheur de mettre une chanteuse (tu sais, les filles ça a pas de couilles et du coup…), et – pire que tout – y a du clavier et des mélodies qui utilisent plus que trois notes. Mais en même temps y a du growl qui fait pas plaisir aux progueux. Je pourrai continuer comme ça longtemps sur les clichés, mais ça n’a strictement aucun intérêt. Ceux qui aiment écoutent, les autres zappent, tout le monde est content.

Au final tu comprendras que tout ça m’est bien égal (pour rester poli), je fais ce qui me plait et c’est tout, les prises de tête pour savoir qui a la plus grosse tu sais… J’adore le Death et ses dérivés (et on est très bien loti en France ne serais-ce qu’avec Benighted et Kronos !) mais je ne suis pas non plus contre des petits concerts dans une abbaye ou un club de jazz. J’ai l’impression que les personnes qui apprécient ce qu’on fait ont un peu le même profil, qui colle d’ailleurs pas mal aux membres du groupe.

La technicité se marie rarement avec la création d’ambiance. Or, tu parviens à unir une grande dextérité à des atmosphères réellement prenantes. Est-ce une préoccupation lorsque tu composes ? La technique n’est-elle réellement qu’un moyen pour toi ?

Abstrusa n’est pas un délire technique : pour la technique c’est plus amusant de faire des reprises de Dream Theater ou de Necrophagist. Je travaille principalement sur des ambiances, mais comme j’aime passer du temps sur la composition et que ce n’est pas forcément simple de faire cohabiter tout ce petit monde de façon cohérente, j’ai tendance à injecter naturellement des trucs un peu techniques qui peuvent sembler un peu trop présents par moments (pour éviter que le violon soit noyé dans le clavier qui risque d’être noyé dans la gratte, etc.). Bon et puis c’est vrai que j’aime m’amuser un peu avec les partitions, pour amener un peu de fraîcheur dans les plans. J’espère que cet aspect purement technique se fera moins ressentir dans le prochain album.

La complexité de ta musique n’est-elle pas difficile à retranscrire sur scène ? Comment gères-tu la présence d’autant de musiciens ?

On a tenté le live il y a un moment, sur les anciens morceaux avec des structures foireuses. L’ingé-son a eu la bonne idée de nous couper les retours (à neuf sur scène en 7/8 c’est toujours plus facile quand on s’entend pas), du coup je ne te fais pas un dessin… C’est après ça que j’ai composé Introspection, pour éviter ce genre de soucis si l’envie nous prenait de refaire de la scène. Il y a beau y avoir des musiciens confirmés dans le groupe, on a des limites… Les répétitions quant à elles n’étaient pas évidentes à organiser à cause des nombreux emplois du temps divergents, mais ça fonctionnait relativement bien, surtout quand tout le monde était là et connaissait ses parties. Ça envoyait comme il faut, c’est un peu frustrant de pas avoir pu montrer ça sur scène. Du coup j’ai décidé qu’au moins pour le moment, il fallait mieux focaliser l’énergie à dépenser sur le travail de composition et d’enregistrement studio, et si quelqu’un nous donnait l’occasion de faire un concert dans de bonnes conditions, je reformerai un line-up live.

En parlant de concerts, quels sont tes plans ? À quoi ressemblerait l’affiche parfaite pour toi ?

Comme je l’ai dit plus haut : si on a une scène où on peut tenir tous ensemble avec des retours, avec un ingé-son muni d’oreilles et de doigts, ça vaut le coup de remonter un line-up pour faire un ou des concerts. Sinon je n’ai pas de plans particuliers, malheureusement un groupe comme ça n’est pas aussi évident à déplacer qu’un quatuor de Death, donc si c’est juste pour un massacre en règle je ne vois pas l’intérêt de s’embêter à relancer les répètes. Concernant l’affiche parfaite, je dirais que faire la première partie de 30 heures Mirrorthrone + Angizia + Aluk Todolo + Karjalan Sissit + Belenos + Carach Angren + Anorexia + Ondskapt + Anglagard + Oxxo Xoox + Igorrr + Ghost + Sleepytime Gorilla Museum + Arcturus + Neurosis + Cynic + Moonspell + Septic Flesh + Ulver + Elend + Shining + Empyrium + Limbonic Art + Emperor serait l’orgie absolue... Et puis maintenant que tu m’en as parlé, on peut rajouter Sirius aussi ! On a le droit de rêver non ?

L’album a globalement reçu un très bon accueil dans la presse. Quels sont tes projets afin de pérenniser cette réussite ? Abstrusa Unde est ta priorité ou continues-tu à œuvrer au sein d’autres formations ?

Mon emploi du temps redevenant un peu plus gérable dernièrement, je suis en train de reprendre la composition du prochain album d’Abstrusa. Je vais essayer de proposer un format nettement plus long cette fois-ci, et de m’autoriser tout ce que je n’osais pas faire avant. Le bon accueil d’Introspection m’a surpris, c’est en effet très encourageant, mais vu comme c’est parti le prochain album sera quand même très différent, et ça risque de gratter un peu plus… En dehors d’Abstrusa j’ai participé à l’enregistrement du dernier Ave Tenebrae qui est sorti en début d’année, mais je n’ai plus d’autres projets parallèles en ce moment faute de temps.

La France a toujours eu des groupes extrêmes de qualité mais si dans les années 90 il était difficile pour eux de percer à l’étranger, j’ai l’impression que la tendance s’est inversée au cours de cette dernière décennie et que notre scène métal jouit d’un grand respect. As-tu perçu ce changement d’attitude au fil de ta carrière ou lors de tes contacts avec des fans d’autres pays ? Comment l’expliques-tu ?

Je n’ai pas suffisamment d’expérience pour répondre à ta question étant donné qu’Abstrusa est le premier groupe avec lequel je vais au bout des choses. C’est sûr que j’ai été un peu surpris d’envoyer des disques au Japon et en Russie, et que des types se prennent en photo avec l’album en mode groupie en faisant leur plus belle grimace... Par contre en tant qu’ancien habitué des concerts parisiens et des festivals, je trouve que la scène est un peu morte depuis 5-6 ans. Je ne vais plus trop aux concerts depuis 2 ans, peut-être qu’à force d’y aller je suis devenu totalement blasé de voir toujours les mêmes têtes et les mêmes groupes et que cette envie me reviendra par la suite, mais je n’arrive pas à retrouver l’énergie qu’il pouvait y avoir dans un concert de Strapping Young Lad par exemple, et c’est frustrant. Et puis il faut dire les choses : je connais assez peu la scène actuelle. Des discussions que j’ai pu avoir avec des étrangers, la scène française reste quand même très perçue comme étant orientée Death, le Black passe souvent à la trappe (la plupart des polonais connaissent Kronos, pas Artefact).

Je te laisse le mot de la fin, au cas où tu souhaiterais aborder un sujet que j’aurais négligé…

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