Les Marquises

Jean Sébastien Nouveau parle des Marquises [mercredi 06 octobre 2010]

Le musicien lyonnais Jean-Sébastien Nouveau est venu parler de son nouveau groupe, Les Marquises, dont l’album Lost Lost Lost sort le 2 novembre prochain, à l’occasion d’un passage à Paris, le 6 octobre 2010. Jean-Sébastien Nouveau n’est peut-être pas le Bach des temps modernes, mais en tous cas un artiste qui fait éclater les frontières entre les arts pour, qui les estompe pour mieux créer son art, global, nouveau. Il déconstruit également l’image de l’artiste, pour mieux la reconstruire, au service de l’art. Son univers est un dédale en trompe-l’oeil, un jeu de piste où il est tentant de se laisser entraîner, quitte à s’y perdre... pour mieux se retrouver.

Propos recueillis par Gaylord.



Lost Lost Lost sort en novembre, est-ce un hasard, dans la mesure où cet album évoque l’automne, avec à la fois le froid, la mélancolie, et le feuillage de la forêt qui devient flamboyant ?

Ce n’est pas voulu, mais ça tombe bien.

Es-tu satisfait de l’album ?

Très satisfait. J’ai réussi à faire ce que je m’étais fixé en tête. Une musique intense, physique, entêtante. Plus incarnée que ce que je pouvais faire avec Immune, mon précédent groupe. Moins contemplative, plus frontale. Six morceaux, c’est court, c’est dense, j’en suis très content.

Effectivement on sent que c’est condensé et dansant, très basé sur la rythmique, les batteries sont très présentes, les rythmes sont complexes et riches, quelles sont tes inspirations ?

A ce moment là j’écoutais quelques morceaux en boucle. Un morceau de Can, « Vitamin C » ; Moondog ; un EP de Radiohead pas très connu, des faces B de Pyramid Song, avec deux morceaux très bien, très différents du reste de Radiohead, plus expérimentaux, influencés par le krautrock ; et Robert Wyatt.
Je les écoutais, pas tellement pour copier, mais comme influences. Une sorte de force, de singularité, quelque chose d’entier, dans un territoire bien délimité. Mais pas très définissable non plus.

L’influence krautrock est en effet assez perceptible.

On peut rapprocher les Marquises du krautrock dans l’attitude plus que musicalement.

Tout ce que tu décris se ressent beaucoup dans ta musique, qui dégage quelque chose d’unique.

C’est aussi dû à la voix de Jordan (ex-chanteur de Minus Story). J’aime dans la voix de Jordan ce côté très écorché, limite faux, dissonant. Il n’y a pas le cerveau entre les organes et ce qui sort. Ca ne passe pas par quelque chose de réfléchi. C’est très direct. Un côté aussi coq châtré. On sent également qu’il veut aller au-delà de ce dont il est capable.

Comment s’est faite la rencontre avec ce chanteur américain, Jordan Geiger ?

J’avais acheté l’album de Minus Story pour mon frère. Au départ je l’avais perçu comme un disque de pop agréable, léger et ensoleillé. Mais en le réécoutant, je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout ça. Une musique beaucoup plus écorchée, mélancolique et profonde que je ne le croyais.
Je l’ai contacté en tant que chanteur potentiel pour le disque, parmi une liste de chanteurs dans des registres différents, mais qui pouvaient être des bonnes voix pour chanter sur l’album. Il y avait le chanteur de Crescent, celui des Tindersticks, celui de Hood…
Jordan était partant. Très vite on s’est mis d’accord sur le principe que je lui enverrais des morceaux par fichiers et qu’il me renverrait les voix. J’avais déjà fait les démos de tous les morceaux avec mon chant, les paroles étaient déjà écrites. Donc il interprète, uniquement.

C’est vrai que moi-même, je préfère la musique au chant, qui ne colle pas forcément à la musique, même si ça peut justement être intéressant.

J’ai aussi pensé à une voix grave, un peu à la Joy Division. Mais du coup ça aurait été connoté, j’aurais été inscrit dans un mouvement.

Est-ce que cette manière de travailler à distance, par Internet, n’est pas un obstacle à cette force émotionnelle et physique que tu recherchais, est-ce que ça ne risquait pas de donner un côté trop cérébral à ta musique ?

Il y avait le risque qu’il ne soit pas dans le morceau. D’autant plus qu’il était absent du processus de création. Et la méthode a ses limites. Il a fallu du temps pour que j’entende sa voix dans les morceaux, car il a travaillé tardivement dessus.
Pour le prochain disque j’aimerais plus de rencontre entre le chant et la musique, et je ne sais pas encore si ce sera Jordan qui chantera, ou pas. Mais la distance est une chose qui me plait plutôt bien. On reste sur un registre où on ne se connaît que pour la musique. C’est peut-être plus superficiel, mais aussi plus intense. C’est comme ne pas se connaître dans une relation amoureuse, par correspondance. J’aime bien cet aspect romantique. C’est vrai que je ne sais presque rien de Jordan. On s’est quand même rencontrés une fois à Lyon, car il tourne beaucoup avec Shearwater. Mais on a très peu parlé, et il n’était pas très loquace dans ses emails.

J’imagine donc qu’il n’y aura pas de tournée ni même de concert.

Non, rien du tout. C’est trop compliqué. Personnellement, je préfère faire des disques que des concerts. J’ai toujours trouvé ça un peu bizarre qu’un groupe fasse de la scène après le disque. Pour moi il n’y a rien de choquant que des groupes ne fassent que des disques, et d’autres que de la scène. Certains sont faits pour l’un et pas pour l’autre. Et puis il y a quand même des considérations économiques dans l’idée faire une tournée après l’album.

Il y a un enjeu financier, mais pas seulement, c’est aussi une manière de faire vivre les morceaux, de les incarner, éventuellement les faire évoluer.

Je trouve ça très bien que les Beatles n’aient plus fait que des morceaux en studio une fois qu’ils n’ont plus pu faire de scène, et ils l’assumaient complètement. S’ils étaient entrés en studio en pensant aux concerts, ils n’auraient sans doute pas composé de la même manière. Penser à la scène en composant un album peut être un frein à la composition. Même avec mes autres groupes, je n’ai pas fait beaucoup de scène, et ce n’était pas très bien, on était obligés d’utiliser des séquences enregistrées.

C’est vrai que certains groupes sont bien meilleurs sur scène que sur disque et inversement, pour certains l’album n’est même qu’un souvenir du concert.

Oui, l’album est une photographie de la musique, un instantané.

Mais est-ce qu’il n’y a pas, derrière cette idée de perfection, une idée de quelque chose de figé, voire mort ?

J’aime ce côté définitif. Si on a choisi cette forme, c’est qu’on a choisi la meilleure, pas besoin de retravailler le morceau. J’aime l’idée d’une oeuvre finie, aboutie, à laquelle on ne touche plus. Pour moi, un disque est comme un tableau. Il existe, on l’aime comme il est, on ne s’amuse pas à le reproduire devant d’autres gens.
Brian Eno fantasmait sur le fait d’écouter un morceau qui serait en perpétuelle évolution. Mais je ne pense pas qu’on aimerait autant un morceau s’il changeait tout le temps. On l’aime tel qu’il est, on peut y retourner, le redécouvrir, voir de nouveaux éléments à chaque fois. Je pense que les digressions autour des morceaux, comme les remixes, sont plus une manière de s’amuser, de tourner autour de quelque chose. Sinon, autant faire une musique improvisée, comme le jazz.

Le jazz t’a-t-il influencé ?

Oui, mais en réalité j’en écoute peu. C’est une musique qui me séduit davantage dans l’idée de ce que c’est, que pour ce que c’est réellement. J’ai une idée du jazz que je voudrais entendre, mais je ne l’ai jamais entendu vraiment. John Coltrane pourrait s’en rapprocher, sur certains morceaux. Robert Wyatt aussi. J’ai une idée assez précise du jazz que j’aimerais entendre, un free jazz mais pop. Ce qui est séduisant dans le jazz, celui qui était fait dans la sueur, le be bop, pas le jazz aseptisé, c’est l’aspect physique, on sent que ça transpire, ça cherche à faire sortir la musique.

D’ailleurs, n’est-ce pas paradoxal que d’un côté tu sois aussi attiré par l’aspect physique, direct et spontané de la musique, et que d’un autre côté tu n’aimes pas faire de concerts et tu aimes travailler à distance, virtuellement ?

Là où c’est compliqué, c’est que je ne suis pas un bon musicien. Je joue d’un peu tous les instruments, mais mal. C’est pour ça que je n’ai jamais fait beaucoup de concerts, il faudrait que j’apprenne à jouer pour pouvoir faire du live. Ma musique est beaucoup faite avec des boucles. Ce qui peut paraître jazz dans ma musique est en fait le fruit du hasard, du bruit que j’organise et qui peut finir par faire penser à du jazz. Par exemple, pour le premier morceau de l’album, on a joué à deux batteries. J’ai joué un peu n’importe quoi, mais avec feeling, en improvisant, des sortes de figures. Après j’ai réécouté le tout, j’ai pris les passages qui me plaisaient, j’en ai fait des boucles, et j’ai complété cette base avec l’autre batterie qui collait. J’aime partir de ce chaos et l’organiser après.
Disons qu’il y a deux manières de construire une maison. Soit on est un architecte, on a d’avance une idée précise du résultat en calculant tous les détails, en faisant des plans, en ayant une idée des matériaux dont on a besoin et de la manière de les rassembler. On sait où on va. Soit une autre manière, qui ne se fait pas mais qui me paraît séduisante, on construit une maison alors qu’on n’y connaît rien mais qu’on en a envie. En prenant ce qu’on aime bien, en voyant au fur et à mesure, en colmatant les brèches avec des choses qu’on trouve belles, en composant avec les défauts, pour finalement donner l’illusion que tout est contrôlé, alors que pas du tout.

Une maison faite de bric et de broc, mais qui te ressemble.

Oui, de plus en plus je veux faire les choses par amour, par désir. Quelque chose qui touche au sentiment de tomber amoureux, de se laisser aller à être sous le charme des choses. J’essaye de procéder comme ça en musique, en réfléchissant de moins en moins, en voyant où mes intuitions me mènent, quitte à les orienter après, car il y a quand même une part de cérébral. Une sorte de naïveté, mais avec un minimum de savoir-faire. Se laisser guider par le désir, et lui faire faire confiance, et c’est aussi une manière de concevoir les choses dans la vie personnelle.

J’aime beaucoup cette idée d’organiser le chaos, de mettre de l’ordre à ce qui serait né de manière presque aléatoire, en tous cas très spontanée, instinctive, intuitive ; et aussi, le fait de transformer des défauts en atouts.

Jouer avec les défauts est assez amusant. Par exemple, je dessine un peu. Et je trouve excitant, quand je commence un dessin, à partir d’une photo, que ça foire complètement. Parce que c’est là où ça devient intéressant. Le visage est beaucoup trop large, on voit les traits d’avant. Et ces traits, il faut bien en faire quelque chose. Alors je les colorie en rouge. Ca donne un résultat finalement plus intéressant que quand je recrée simplement la photo telle qu’elle est.

Te considères-tu comme un artiste de rock indé ?

Par la force des choses.

Revendiques-tu cette appartenance ?

Pas du tout. D’autant moins que ce n’est pas nécessaire. Le fait d’avoir créé mon propre label pour me produire me fait dire qu’il n’y en a pas besoin, ça me permet de ne pas me mettre dans une case.
Mais si j’étais sur un label indé français, je pense que je clamerais un peu mon appartenance à cette écurie, j’en serais fier.
Il y a une scène des années 90 qui me séduit et m’inspire beaucoup, avec Third Eye Foundation, Hood, Movietone, Crescent… Des groupes du label Domino.

Le fait d’être sur un label indépendant te semble-t-il garantir une réelle indépendance, est-ce synonyme de vraie liberté et vraie ouverture ?

De toute façon, il n’y a quasiment pas, quasiment plus, de labels indépendants, la plupart sont des relais des majors. Pas facile de faire le tri clairement là-dedans.

On aboutit à une sorte de confusion ?

Tout ça n’est pas clair en effet. Par contre, ce qui me semble assez clair, c’est que quelqu’un qui a les moyens perd ses moyens. Un groupe sans argent ne fait pas mieux une fois qu’il a plus de moyens.

Ceci dit il y a par exemple U2 qui avec Achtung Baby a pris des risques. Le groupe était au sommet de son succès populaire, mais s’est renouvelé, est allé presque à contre-courant de ce qu’il faisait, alors qu’il vendait énormément et aurait pu continuer à faire la même chose.

Oui, c’est vrai, c’est courageux. Zooropa va encore plus dans ce sens, il n’y a pas de tube. Pour moi le modèle absolu dans le genre retournement de carrière, c’est Talk Talk, qui faisait de la variété, de la pop synthétique, puis sort trois albums sans aucun tube, plus du tout ce qu’on attendait d’eux.

Comment vois-tu l’évolution de la scène indé, et cette étiquette « indé » elle-même ?

Ca ne veut pas dire grand chose. Il y a tellement de manières de situer les choses, par rapport à un label, à une musique… Ca ne me parle pas trop, la scène indé.
Ca me rappelle l’adolescence, où on a envie d’être singulier, pas comme les autres, et en même temps de faire partie d’un groupe, de s’y reconnaître, d’être comme tout le monde.
Le problème aussi, c’est que la musique actuelle n’est pas assez définie. Les lignes ne sont pas assez franches, assez dessinées, la musique est trop diluée dans la production, les arrangements, le mixage. Les productions passées sont plus marquées. Par exemple dans les Beatles le son de batterie pète vraiment, et on entend bien chaque instrument. Aujourd’hui tout est un peu noyé, sans profondeur, sans consistance, trop policé. Il y a aussi trop le désir d’appartenir à une catégorie. Par exemple, dans la pop, il faut être « cool ». Dans l’attitude, dans le look. Et puis, les Marquises, ça ne sonne pas indé…

Pourquoi le nom Les Marquises d’ailleurs ?

J’ai longtemps hésité avec Almaria. Je l’ai choisi parce que déjà c’est un mot français, et qui permet de se démarquer de cette scène indé. En anglais, j’ai l’impression que tout a été utilisé. Et trop de groupes mettent par exemple deux mots qui n’ont rien à voir ensemble pour paraître le plus singulier possible.

Ou des noms avec « bear » !

Oui, les noms d’animaux. C’est à la mode, ça fait cool. De toute façon la musique des Marquises n’est pas cool.
Et notre nom est féminin, alors que tous les membres du groupe sont des hommes.
Notre nom peut laisser présager un groupe de chanson française, ou d’indus, je ne sais pas.
Les choses ne sont pas définies…
Et puis, j’ai découvert Jacques Brel en préparant l’album, par le morceau « Les Marquises ». C’est une chanson qui m’a tout de suite marqué. Je n’aime pas le côté expressionniste de Brel, et là j’ai découvert quelque chose de très différent.
Et ensuite j’ai regardé ce qu’étaient ces Iles Marquises. Il se trouve que ce sont les îles les plus éloignées de tout continent.

Donc pour le coup un lieu avec une vraie liberté, une vraie indépendance.

Oui. On a voulu surtout définir quelque chose de nouveau. Créer un univers à part entière.

Je trouve que le nom du groupe, Les Marquises, crée doublement la surprise. D’un côté c’est féminin et vous êtes des hommes, d’un autre côté c’est un nom français mais vous chantez en anglais.

Pour la promotion du disque j’avais d’ailleurs envie de mettre des vieilles photos en noir et blanc de membres de ma famille. Uniquement des filles. Associer mon visage à ma musique, je ne trouve pas vraiment ça nécessaire, je trouve même ça un peu lourd.

Le terme de marquise évoque aussi un contexte précieux, aristocratique, ou dandy. Est-ce voulu ?

Fatalement j’y ai pensé, mais ce n’est pas l’aspect qui me plaisait le plus. J’ai failli mettre en pochette une photo en noir et blanc de femmes de la noblesse de Patrick Faigenbaun, un photographe français. Mais la famille n’a pas voulu laisser les droits. Et le photographe aimait beaucoup la musique des Marquises, qui lui faisait penser à du krautrock, mais pas la voix, qu’il trouvait horrible.

On semble t’inclure dans une mouvance post-rock, est-ce que ça te paraît trop réducteur ?

Ca me semble en effet très réducteur. Pour moi le post-rock ce n’est pas du tout ça. Peut-être dans les émotions, mais pas musicalement. Et puis je n’aime pas le jeu des classements en registres. Je pourrais peut-être me rapprocher du groupe Hood, en moins pop. Il faudrait peut-être inventer le terme post-pop… Mais je ne sais pas si c’est une bonne chose d’inventer un nouveau terme de classement. Pas facile ce jeu des étiquettes…
J’aime beaucoup le post-rock. Mais le post-rock pur et dur à la Mogwai, Slint ou Tortoise m’a toujours un peu emmerdé. Une musique mélancolique mais trop marquée, avec des rythmes très froids, sans justement ce côté jazz qui fourmille, où il y a de l’espace. C’est une architecture trop cadrée.

C’est peut-être d’ailleurs parce que c’est aussi rigide et formaté que le genre tourne en rond depuis longtemps ?

Oui, ça marche par petites phrases mathématiques.

On va quand même continuer à jouer un peu avec les étiquettes, en passant du post-rock au post-punk. As-tu des affinités avec des groupes de l’époque post-punk et new wave ?

Par exemple ? Ca ne me parle pas du tout ce terme de post-punk.

Des groupes comme Joy Division ou The Cure par exemple.

Ah ! The Cure est un des groupes que j’ai le plus écouté quand j’étais adolescent, j’étais très fan. J’aime toutes leurs périodes, autant pop comme « Inbetween Days » ou « Just Like Heaven » que leur période Pornography ou Faith.
D’ailleurs Cure, à cette période, c’est presque du post-rock. C’est vrai que c’est de la new wave, mais on peut aussi l’aborder sous cet angle.

Bien sûr ! Le but de la new wave, du post-punk, était aussi d’être anti-rock tout en faisant du rock, de briser ou retourner les clichés du rock, est-ce que cette démarche te parle ?

Le jeu de guitare de Robert Smith a quand même influencé beaucoup de monde, surtout dans le post-rock, comme Mogwai. Ces petites mélodies qui s’enchevêtrent, c’est typiquement post-rock. Même si c’est de la cold wave. Mais je ne me retrouve pas trop dans cette froideur tournée vers le gothique, tournée vers la mort, le macabre, la fin du monde.



En tous cas je ne m’identifie pas trop à un rocker. Mais je ne cherche pas à réagir à un mouvement ou à me situer par rapport à quelque chose. Cette démarche ne me parle pas trop, même si historiquement ça se comprend. Mais aujourd’hui je me sens totalement libre de faire ce que je veux sans m’identifier à un mouvement. Je m’identifie d’ailleurs plus à des morceaux qu’à des mouvements ou des groupes. Par exemple j’adore un morceau des Beatles, « Tomorrow Never Knows ». C’est un morceau qui déclare quelque chose, qui a un parti-pris, comme une déclaration d’intention.

Comme un manifeste ?

Exactement, un manifeste. J’aime les chansons qui sont des manifestes.

Et Joy Division ?

Je n’ai écouté que tardivement, à 20 ans. Il y a un morceau que j’aime, « Heart And Soul ». Mais je trouve le reste assez chiant. Je trouve ça très bien dans l’attitude, j’aime l’idée de la musique de Joy Division, mais concrètement c’est monotone. Ce n’est habité qu’occasionnellement, il y a un cran qui n’a pas été dépassé. Quand la rythmique se met en place, c’est bien, mais ensuite ça ne décolle pas, il n’y a pas le truc qui fait qu’on va dans le mur.

C’est un point de vue qui se défend. Si je comprends bien, dans ta manière de parler par exemple de Joy Division ou du jazz, tu t’inspires plus de l’esprit que de la lettre, du fond que de la forme ?

Oui, l’idée que je m’en fais est plus importante que ce que c’est réellement.
D’ailleurs, par exemple, les descriptions de disques dans les chroniques m’intéressent, mais quand j’écoute le disque ça ne correspond pas du tout à ce qui est écrit. Je me dis après coup que cette musique, telle qu’elle est décrite, il faudrait la faire.

Qui est cette peintre, Sarah Gamble, qui a illustré l’album des Marquises ?

J’avais affiché chez moi la pochette d’un album en vinyle que j’aime beaucoup, du groupe Windsor For The Derby, un tableau de Sarah Gamble. Mais je n’aime pas trop la musique, seulement la pochette. Je me suis renseigné sur la peintre, et j’ai repéré un tableau qui me plaisait vraiment. Je l’ai contactée. Elle a peint un tableau pour la pochette de l’album, mais ça ne collait pas aussi bien que la peinture en question. Elle a ensuite été d’accord pour que je l’utilise.
Deux autres visuels vont être utilisés.
Et un DVD va sortir, avec les vidéos des six morceaux du disque, faites par six vidéastes différents. L’unique contrainte était d’utiliser la bichromie. La pochette du disque reprend les six couleurs secondaires. Donc, pour les vidéos, il y a six morceaux, six couleurs secondaires différentes, reprenant les couleurs de la pochette. Elles vont toutes bien ensemble.
J’ai aussi demandé à des groupes de faire des remixes des morceaux. Un album en téléchargement gratuit va sortir, avec une autre pochette, une autre peinture de Sarah Gamble. L’idée est de créer un univers pour les Marquises, qui sont plurielles.
Mon but sera ensuite de faire un coffret qui réunira le tout. Ce serait une édition limitée, et sérigraphiée. Idéalement ça pourrait sortir pour Noël. Mais pas sûr que ce soit prêt à temps.
Avec aussi peut-être un livre, une nouvelle écrite par mon frère qui a beaucoup écouté le disque, une histoire basée sur l’album, se passant sur une île.

Une unité dans la diversité. Et on retrouve cette idée de contrastes tranchés et de dualité. La pochette ne correspondant pas à ce que tu attendais de la musique du disque fait aussi penser aux chroniques qui n’y correspondent pas non plus. Il y a un imaginaire, un potentiel, un virtuel, pas réalisés, dont on peut faire quelque chose, je trouve ça très intéressant.

J’aime construire avec des idées opposées. On a un terrain, on fixe des bornes à chaque extrémité, et on compose avec. Une ficelle se tend entre ces deux extrêmes, et on peut faire quelque chose avec cette tension.

Les remixes, le DVD, le visuel, voire le livre, seraient une manière de faire vivre l’album, autre que faire de la scène ?

Voilà, je voudrais prolonger la durée de vie de l’album. On pourrait aussi organiser une soirée pour projeter le DVD, avec un concert du groupe Recorded Home, et une autre avec du cinéma expérimental. J’aimerais faire ça dans plusieurs villes de France. Pour Lyon, il y a une soirée prévue, dans une petite librairie.

Qui est cet artiste américain, Henry Darger, qui a inspiré l’album Lost Lost Lost des Marquises ?

Henry Darger était quelqu’un de très troublé, apparemment handicapé mental. Il était fasciné par l’annonce de catastrophes naturelles, ou par la guerre civile américaine.
Il était balayeur et n’a jamais montré son oeuvre à personne. Elle n’a été découverte qu’après sa mort, par les propriétaires de l’appartement qu’il louait, passionnés d’art.
J’ai découvert son oeuvre dans un musée d’art brut à Lausanne, sans connaître le peintre. Une pièce lui était consacrée, qui m’a fait occulter tout le reste. Des grands formats horizontaux, très larges, des grandes bandes de papier. Au départ ça semble un monde naïf et idyllique, des petites filles dans la nature avec des fleurs et des papillons. Mais certaines ont des cornes, des queues, ou des sexes masculins. Et quand on rentre plus dans les tableaux, c’est encore plus trouble. On voit des petites phrases comme « je crois qu’ils vont venir », ou « il faut faire attention ». Et on voit tout au fond des espèces de cow-boys avec des lassos. Et sur d’autres peintures on les voit massacrer des petites filles. Quelque chose de très fort…
Il y a de toute façon tout un jeu de pistes avec Lost Lost Lost. C’est le nom d’un film de Jonas Mekas, un cinéaste expérimental lituanien émigré aux Etats-Unis. Je n’ai d’ailleurs jamais vu ce film. Mais j’en ai vu un autre, son premier film, inspiré du livre de l’écrivain Thoreau. Il a beaucoup filmé la Factory et l’entourage d’Andy Warhol. Lost Lost Lost est un film sur son déracinement.
C’est aussi le titre d’un livre de Faulkner, mais que je n’ai jamais lu. Et « This Carnival Of Lights », un des titres de l’album, vient de « Carnival Of Lights », un morceau des Beatles qui a été enregistré lors d’un festival, mais jamais retrouvé, et dont on annonce régulièrement la publication, qui n’a jamais lieu.

Le titre me fait penser à une chanson de Nico, « Evening Of Light », et ta musique me rappelle un peu sa trilogie avec John Cale. C’est une chanteuse que tu as écouté ?

J’ai écouté Desertshore. Et aussi Chelsea Girls. J’aime beaucoup.

Peux-tu parler de ton label ?

Je l’ai créé pour publier ce que je fais. J’avais au départ démarché des labels, mais j’ai fini par préférer tout faire moi-même. Je ne sais pas si je vais rentrer dans mes frais. Si ça marche, je pourrais peut-être publier d’autres groupes.
Je suis soutenu par le label Monopsone Records, auquel je tiens à rendre hommage. Fabriquer un disque n’est pas un problème, le plus dur est de le distribuer. Et ils m’ont proposé de distribuer l’album, par leur catalogue, gratuitement, ce qui est adorable. Et en plus ils se chargent de la promotion.
Mon label s’appelle Lost Recordings. C’est l’idée de disques perdus. J’étais parti dans l’idée de faire croire que j’avais créé ce label pour publier des disques perdus et retrouvés, qui seraient passés pour des rééditions, en prétendant que je n’étais pas l’auteur de ces disques. Mais je ne l’ai finalement pas fait, l’idée est marrante mais un peu trop mégalo.

Est-ce qu’une suite à l’album est envisagée ?

Oui, Les Marquises est davantage un collectif, sans configuration fixe, je suis un peu comme le réalisateur d’un film, qui coordonne une équipe. Et l’équipe est ouverte à tout le monde.
J’aimerais une collaboration où on compose et écrive des choses en commun, qu’on crée des lignes de chant, pas que le chanteur soit un simple interprète. Reste à voir si ce sera Jordan, et de quelle manière si c’est le cas.
J’aimerais aussi qu’il y ait le même batteur, il joue vraiment très bien, c’est pourtant rare que j’apprécie particulièrement les batteurs. Et je souhaiterais que mon frère, avec qui j’ai déjà fait un peu de musique avec Immune, participe au prochain album. J’aimerais également collaborer avec des trompettistes et un violoniste.
Mais j’ai un peu peur de ne pas faire aussi bien par la suite. En tous cas ne pas aller plus loin. Il faudrait donc changer de direction…




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