Temple Of The Dog

Temple Of The Dog

Temple Of The Dog

 Label :     A&M 
 Sortie :    décembre 1990 
 Format :  Album / CD  Vinyle  K7 Audio   

Il y a quelque chose d'impudique à écouter ce disque.
On sent bien dans la lourdeur de cette musique, le temps qu'elle prend à s'imposer, sa rage ballonnée, que c'est la colère et la douleur qui en sont à l'origine.
Jamais un album n'aura été à ce point chargé d'émotions. Il prend à la gorge et souvent la coupe est pleine. On communie avec la violence, mais aussi la beauté parfois, qui transparaît à tous les niveaux. Les cris, les trémolos bouleversent, ce son gras et plombé s'imprime dans les esprits et la densité arrache des convulsions.
Les textes parlent de la mort, du Paradis, des lendemains qui déchantent, de la dépression, de l'amitié, de la musique et bien sûr de la drogue. La drogue et toujours la drogue. Ils sont si sincères, si spontanés, qu'ils ne peuvent que toucher. Comme s'ils nous concernaient. Alors on adhère et c'est là que toute l'émotion qui habite ces chansons nous percute de plein fouet. Oui, cet album fait mal. Oui, il n'est pas rose et franchement on n'a pas envie qu'il le soit. Mais cet album est aussi beau et unique, car il s'y cache un espoir.
On ne peut considérer ses titres écrits à la va-vite, sur le coup et entre deux crises de larmes, et pourtant magnifiques, que comme la manifestation de sentiments authentiques. Un hommage vibrant à un être cher disparu. Et les discours funéraires, ça vous fout toujours le cafard. C'est impressionnant parce que ça sort du coeur.
A la suite du décès pour overdose d'Andrew Wood, le chanteur de Mother Love Bone et ex-Malfunkshun, toute la scène rock de Seattle se retrouva en émoi.
Andrew Wood était un génie. Un pur, un vrai, un cramé. Complètement déjanté, il ne pouvait pourtant s'empêcher de laisser dans son sillage, une marque indélébile. Généreux et sans complexe, Andrew était fascinant. On entrait volontiers dans ses rêves même si on savait qu'ils étaient dangereux. Ses chansons au sein de Malfunkshun ou de Mother Love Bone sont l'occasion de découvrir un univers bien personnel. Bizarres mais magnifiques de beauté et de poésie, de puissance évocatrice aussi. Et sans lui, un des pionniers du grunge, c'est toute une frange de la musique des nineties qui n'aurait jamais vu le jour. Personnage essentiel du paysage de Seattle, Andrew figure maintenant parmi les légendes oubliées.
Bien avant Kurt Cobain, bien avant Layne Stanley, Andrew fut la première victime de l'héroïne. Et à l'époque personne dans le monde ne le su. Hormis ses amis de Seattle.
A commencer par Chris Cornell, qui fut autrefois son colocataire et à l'époque leader des immenses Soundgarden. Seul et broyant du noir, il écrivit deux chansons "Reach Down" (qui dépasse les onze minutes) et surtout "Say Hello 2 Heaven", magnifique déclaration d'amour à son ami. Connaissant le personnage, particulièrement désabusé et torturé, on peut imaginé les drôles d'idées qu'il avait en tête. Stone Gossard et Jeff Ament, anciens Green River et Mother Love Bone, aussi proches d'Andrew que des frères, ne voulant pas être en reste, se joignirent à l'oeuvre. Après des semaines en studio, où ces potes de longue date essayèrent de penser à autre chose, le résultat aboutit sous la forme d'un album. Un album ressemblant plus à un recueil, sobrement intitulé Temple Of The Dog, en référence à une chanson de Mother Love Bone écrite par Andrew.
Le groupe, pour éphémère qu'il fut, rassembla pour l'occasion et par pure coïncidence, ceux qui allaient par le suite marquer l'histoire du rock américain : Chis Cornell et Matt Cameron de Soundgarden d'une part et Jeff Ament, Stone Gossard et Mike McCready, futurs Pearl Jam, d'autre part. Dans quelques années, ils allaient devenir des stars. Quant aux groupes, des poids lourds. Le grunge serait alors sur toutes les lèvres et les chemises de bûcherons sur les mannequins dans les défilés prêt-à-porter mais pour l'instant, il ne s'agissait que de musiciens décidés à rendre hommage à leur ami disparu. Ou encore plus simple : juste des types qui ne cachèrent pas qu'ils en avaient gros sur la patate.
L'émotion est à fleur de peau tout du long. Loin de la rage et de l'agressivité qui prévalait au sein de leurs groupes, on se rapproche plus de la mélancolie. Une sorte de poisse impossible à enlever. Le tempo est massif et les guitares plutôt crades, sans pourtant nuire à la majesté des compositions. On découvre de superbes chansons de rock-blues ("Reach Down"), des refrains incroyables ("Your Savior"), des ballades à pleurer ("Times Of Trouble") ou des escapades énergiques ("Wooden Jesus"). Le son de guitare racé de Mike McCready s'allie parfaitement aux coups martiaux et complexes de Matt Cameron, acharné à tout mettre dans la force de ses bras. La basse de Jeff Ament structure tous les morceaux, leur donnant une souplesse et une solidité extraordinnaire. Enfin Stone Gossard se livre parfois à des solis sobres et laissant parler ses émotions à vif. Quant à Chris Cornell, ce chanteur-hurleur, il n'a sans doute jamais eu une voix si hantée que sur cet album. C'est à en avoir la chair de poule!
Cet hommage se révèle, au delà de son caractère historique, un des tout meilleurs albums de cette époque grunge, d'autant qu'il survient bien juste avant les succès et les excès qui les accompagnent.
Les titres sont tous longs, complexes, torturés souvent et profondément habités. Ils font preuve d'une surprenante cohésion pour une écriture à quatre mains. L'évocation d'Andrew et tout ce qu'il lui est lié s'inscrit en filigrane. On ne peut pas résister devant la puissance évocatrice de "Four Fallen Word" ou "All Night This". On s'émerveille devant ce son si caractéristique du grunge (lourd, sale, saturé) qui se met au diapason d'une intensité presque palpable.
On est ici dans le domaine du ressenti. Livré en forme de catharsis, cet album, passage obligé pour ses membres, est un moyen d'évacuer, de tout lâcher, de faire son deuil. C'est en cela qu'il est remuant. Et puis il faut l'occasion pour ses auteurs de se retrouver un peu, en amis, juste pour l'amour de la musique. Histoire de se dire qu'il y avait peut-être encore quelque chose à faire. On ne saura jamais les paroles qu'ils se sont échangés pendant l'enregistrement, mais une chose est sure : ils pensèrent tous à Andrew, et très fort.
C'est ce qu'en témoignent ces compositions, dont parfois électricité, piano, violons, harmonica, bango viennent sublimer la richesse, qui paraissent souvent dans leur état le plus nu, proche de l'écorché vif. Comment ne pas se laisser émouvoir par "Called Me A Dog", titre on ne peut plus évocateur ? Lui seul en dit plus que n'importe quel disque de rock. Ces titres, qui ressemblent en fait à des sessions jam, sont pourtant très mélodiques et inouïs de finesse.
Regret, déception, lutte envers l'espoir, amour, hargne, tout y est. Et lorsqu'on se reçoit ça en pleine figure, on a mal. C'est déstabilisant. On n'est jamais à l'aise lors des discours de veillées funéraires. Evidemment on ne peut plus revenir en arrière mais le message de ce disque va aussi au-delà : il existe des choses qui peuvent rassembler les gens et pas les séparer. La musique par exemple, dénominateur commun de toute cette bande de potes.
Alors, pris entre deux feux : les larmes et le sourire, nos sentiments se chamboulent et se percutent. Mais au moins, on se sent vivant. A l'écoute d'un titre aussi admirable que "Hunger Strike", ballade poignante qui rassemble en duo extraordinaire Chris Cornell et Eddie Vedder (ex-pompiste tout juste engagé et futur Pearl Jam), on ne peut s'empêcher de laisser venir les larmes aux yeux. C'est si beau et si profond!
Encore à l'heure actuelle, ce disque garde son intensité originelle. On a sans cesse l'impression de vivre un rêve. On se met alors à repenser avec nostalgie à ces temps où faire de la musique n'était pas affaire de reconnaissance, de frics ou de presse people, mais tout simplement de passion. On repense à la beauté de ces chansons et l'on se dit que sans cette amitié, cette cohésion, cet esprit de fraternité, le grunge n'aurait jamais vu le jour. Car c'est aussi la musique de toute une génération. Accompagnant le désespoir, les frustrations mais aussi les utopies de millions d'individus, ces groupes de Seattle allaient être un temps des porte-drapeaux flamboyant. Une contre-culture idéale. Des rebelles qui ne voulaient que faire la paix.
C'est tout le message de cet album.
Et Andrew Wood aurait sans doute voulu qu'on lui rende hommage de cette manière. Lui, l'hédoniste parfait, qui faisait passer ses extravagances avant tout. Parce qu'il souhaitait une vie meilleure. Une vie beaucoup plus ensoleillée que celle pourrie dans laquelle il se sentait enfermé.
L'hommage qui lui est rendu sur Temple Of The Dog est celui d'être qui lui étaient chers et ça s'entend. Tout cela est terriblement humain. Il n'y a plus de carapace, plus de faux-semblant. C'est en cela qu'il est unique en son genre.


Exceptionnel ! !   19/20
par Vic


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